Édouard Raoux, professeur à l’Académie de Lausanne. Orthographe rationnelle, ou écriture phonétique, moyen d’universaliser rapidement la lecture, l’écriture, la bonne prononciation et l’orthographe, et de réduire considérablement le prix des journaux et des livres. Paris, à la librairie de la Suisse romande, 1865, gr. in-16.—Supplément à l’orthographe rationnelle, ou réforme graphique sans nouveaux signes. Id., ib., 1866, p. 279-316.
Ce petit traité (278 pages seulement) est fort intéressant, et, ce qui est rare dans les ouvrages de ce genre, se laisse lire d’un bout à l’autre sans fatigue et sans ennui. Il est le catéchisme de la réforme radicale en matière d’orthographe.
M. Raoux, venu le dernier parmi les phonographes, a su habilement profiter des travaux de ses nombreux devanciers. J’ai donc cru devoir, comme je l’ai fait pour Beauzée, le représentant le plus important de l’autre école, celle des néographes, lui consacrer une attention plus particulière. Les reproches qu’encourra son système s’appliqueront naturellement, pour une grande part, à tous les autres.
L’ouvrage se compose d’une partie critique et d’une partie dogmatique. Je ne reproduirai pas, parmi les critiques que l’auteur adresse à l’ancien système orthographique, celles qui ont été déjà faites par ses devanciers, bien qu’il ait su leur donner un tour nouveau, les accentuer et les développer davantage. Je dois me borner à la part d’idées neuves, et elles sont assez nombreuses, que M. Raoux a présentées dans son livre.
Comme Louis Meigret, son devancier, le professeur de Lausanne travaille pour le commun peuple: son livre est dédié aux travailleurs de tous les pays. La réforme orthographique aura pour conséquence, selon lui, d’élever le niveau intellectuel des masses; de mettre à la portée de tous le prix des journaux et des livres; de multiplier le nombre des esprits supérieurs; de faciliter les relations internationales par la préparation ou la création d’une langue universelle; de placer des habitudes logiques à la base de la première éducation; de faire monter vers les plaisirs intellectuels des millions d’hommes qui descendent chaque jour plus bas dans les jouissances de la matière.
L’auteur expose ainsi ses principes:
«De toutes les merveilles dues au génie de l’homme, les deux plus fécondes, en même temps que les plus méconnues, sont assurément le langage et l’écriture. Traduire, en déplaçant un peu d’air, tout le monde invisible du sentiment et de la pensée; fixer, en traçant quelques signes, tous les sons fugitifs de la parole; saisir au vol ces ondes sonores et les emprisonner pour toujours dans quelques caractères alphabétiques: voilà deux miracles qui ne lasseront jamais l’admiration des siècles. L’écriture surtout, qui permet d’entendre une voix parlant à deux mille lieues, ou éteinte depuis trois mille ans; l’écriture, qui permet d’accumuler toutes les conquêtes de l’esprit humain dans ces temples lumineux qu’on appelle des bibliothèques; l’écriture, enfantement laborieux des génies de cent générations, a des droits particuliers à cette admiration et à notre reconnaissance.
«L’écriture est, en effet, l’immense et merveilleux réservoir de la pensée humaine. C’est là que viennent s’accumuler, une à une et de siècle en siècle, les découvertes du savant, les méditations du philosophe, le monde idéal de l’artiste et du poëte, le monde réel des vulgarisateurs de la science pratique. Chez les peuples où l’écriture n’existe pas encore, tous ces trésors disparaissent presque à mesure qu’ils se produisent. Toutes ces brillantes manifestations du talent et du génie s’envolent avec la voix, et il ne reste, pour les générations suivantes, que des fragments défigurés par les infidélités de la mémoire, les fantaisies de l’imagination ou les aberrations de l’ignorance. Dans les pays où l’écriture apparaît, l’aurore commence, et, à mesure que les systèmes graphiques se perfectionnent, le niveau de l’intelligence publique s’élève, le jour fait reculer la nuit.
«...L’abîme qui existe aujourd’hui entre la langue parlée et la langue écrite n’existait pas à l’origine. Les lettres servaient alors à représenter des sons, et non à favoriser le fastueux étalage de l’érudition linguistique. On écrivait pour exprimer sa pensée et non pour faire savoir à l’univers que l’on avait appris les langues mortes et les idiomes septentrionaux[210].
«On trouve la preuve de cette écriture presque entièrement phonétique dans tous les documents de la langue gallo-ligurienne ou provençale et des patois romans qu’on parlait au nord de la Loire, sous le nom de langue d’oïl. Cette première phase s’étend du neuvième au treizième siècle.