«Mais, à partir de cette dernière époque, l’ennemi commença à pénétrer dans la place. Les alphabets grec, latin et septentrionaux s’insinuèrent sournoisement dans l’écriture française. Les lettres inutiles ou muettes vinrent peu à peu étaler leur vaniteuse oisiveté au milieu des lettres actives ou phonétiques.»
[210] Cette proposition, juste en principe, ne saurait s’appliquer d’une façon absolue à la langue française, qui est d’origine presque exclusivement latine. Dans le Cantique de sainte Eulalie, du dixième siècle, dans les Lois de Guillaume le Conquérant, du onzième, dans la Chanson de Roland, du douzième, on trouve nombre de lettres étymologiques qui certes ne se prononçaient pas. Les scribes, affiliés en général au clergé ou à l’Université, ont bien rarement fait abstraction du latin; mais leur orthographe, variable et indécise, était beaucoup plus simple et plus rapprochée de la prononciation que la nôtre. Cette prononciation et cette orthographe variaient, au quatorzième siècle, selon les dialectes: «... Et pour ceu que nulz ne tient en son parleir ne rigle certenne, mesure ne raison, est laingue romance si corrompue, qua poinne li uns entent laultre; et a poinne puet-on trouveir a jourdieu persone qui saiche escrire, anteir, ne prononcieir en une meismes semblant menieire, mais escript, ante et prononce li uns en une guise et li aultre en une autre.» (Préface des Psaumes de David en langue romane de Lorraine, citée par M. Le Roux de Lincy, introduction des Quatre livres des rois, p. XLII. Ce texte est de la fin du XIVe siècle.)
M. Raoux attribue à Joinville, qui vivait à la fin du treizième siècle[211], à Froissart, à la fin du quatorzième, et surtout à Philippe de Comines, au quinzième siècle, le tort d’avoir ainsi surchargé l’orthographe de lettres inutiles. Au seizième, Marot, Despériers, Rabelais, Montaigne, suivirent plus ou moins la même route. «Alors commença le fatal divorce entre le son et le signe, entre la langue parlée et la langue écrite. Alors aussi commença la célèbre croisade de la réforme orthographique, qui devait se continuer jusqu’à ce jour.»
[211] On n’a point le texte original de Joinville; le plus ancien manuscrit de ses Mémoires que l’on connaisse est celui que possède notre Bibliothèque impériale. Cette copie, cependant, ne saurait être postérieure au XIVe siècle. Mais elle ne reproduit pas, très-probablement, l’orthographe de l’original. On la croit généralement écrite vers 1350, c’est-à-dire environ trente ans après la mort de Joinville, qui écrivit (ou du moins fit écrire) ses Mémoires en 1309, ainsi qu’il l’indique lui-même à la fin de son texte: «Ce fut escript en lan de grace Mcccix ou moys doctoure.»
Je citerai en passant un curieux calcul de M. Féline (Dict. de la prononciation, p. 13), cité par M. Raoux, mais que je crois un peu exagéré, sur les résultats économiques de la réforme phonétique.
«J’ai cherché, dans plusieurs phrases, quelle serait la diminution des lettres employées, et celle que j’ai trouvée est de près d’un tiers; supposons seulement un quart. Si l’on admet que sur 35 millions de Français, un million, en terme moyen, consacrent leur journée à écrire; si l’on évalue le prix moyen de ces journées à 3 francs seulement, on trouve un milliard, sur lequel on économiserait 250 millions par année.
«La librairie dépense bien une centaine de millions en papier, composition, tirage, port, etc., sur lesquels on gagnerait encore 25 millions.
«Mais le nombre des gens sachant lire et écrire décuplerait; les livres coûtant un quart moins cher, il s’en vendrait, par cela seul, le double, et le double encore parce que tout le monde lirait. De sorte que ce profit de 275 millions serait doublé ou quadruplé, et l’économie imperceptible d’une lettre par mot donnerait un bien plus grand bénéfice que les plus sublimes progrès de la mécanique..... On s’inquiétera pour les chefs-d’œuvre de notre littérature. Mais il ne s’agit pas de supprimer l’alphabet actuel; il continuerait encore pendant longtemps d’être employé par les lettrés, comme la langue latine a été pendant tant de siècles la langue savante et seule écrite, comme les chiffres romains dont on fait encore usage. Il s’agit seulement, pour ceux qui ne peuvent recevoir une éducation complète et suivre les écoles secondaires, d’acquérir par l’étude la plus sommaire une seconde manière d’écrire qui les mette en rapport avec la masse du peuple et leur fasse gagner une heure de travail sur quatre.»
La deuxième partie de l’ouvrage de M. Raoux, intitulée: Critique du système graphique actuel, est un travail solide et vraiment remarquable. L’auteur signale d’abord les vices suivants: lettres à double et à triple emploi;—lettres surérogatoires;—voyelles s’écrivant chacune de dix, vingt, trente et cinquante manières différentes (ch. III, § 1);—voyelles et consonnes changeant arbitrairement de valeur phonétique suivant leur entourage;—réunion de lettres identiques se prononçant différemment et de lettres différentes se prononçant d’une manière identique;—sons simples ou monophones s’écrivant avec deux, trois et même six lettres;—mots dans lesquels on ne prononce pas une seule lettre avec le son que lui assigne l’alphabet;—sons qu’on ne prononce pas et qu’on écrit avec le même scrupule que les signes non muets;—quatre signes différents pour indiquer le pluriel;—les mêmes signes pour représenter le singulier et le pluriel;—un enchevêtrement inextricable de règles, d’exceptions, de sous-exceptions, de subtilités scolastiques, d’abstractions inintelligibles.
Voilà, dit M. Raoux, cette célèbre écriture, vaniteusement baptisée correcte et orthodoxe (orthographe); voilà le haut et savant grimoire qui nous a été légué par les fétichistes gréco-latins, par ceux qui ont voulu repétrir une langue vivante avec les détritus de deux langues mortes. Merveilleux labyrinthe, en effet, où l’on se perd encore après vingt ans d’étude; admirable système qu’on emploie un quart de siècle à ne pas apprendre! C’est un peu moins mal, pourtant qu’en Chine, où l’on passe sa vie à n’apprendre que cela.»