L’auteur termine cette seconde partie par un tableau très-animé des inconvénients, pour la nation tout entière, qui résultent de l’impossibilité (qu’il s’est efforcé d’établir) d’apprendre la grammaire et l’orthographe.
La troisième partie est consacrée à l’exposition du système phonétique, que je ne saurais dire être celui de M. Raoux, car la part de ses devanciers, depuis Meigret et Ramus jusqu’à Domergue, Volney, Marle et Féline, est si grande, dans l’édification des diverses parties de la méthode, qu’elle devient de jour en jour une œuvre impersonnelle à laquelle chacun se contente d’apporter une assise, soit même une simple pierre.
«Tous les éléments phonétiques, dit-il, dont se composent les 150,000 ou 200,000 mots de la langue française et les autres milliers de mots appartenant aux idiomes méridionaux se réduisent au chiffre de 43, dont 25 primitifs ou fondamentaux (voyelles), et 18 modifications (consonnes, articulations).»
Voici son alphabet phonétique (alphabet des sons) complet pour les langues du nord et du midi de la France:
- 8 voyelles mères: a, è, é, i, e, o, ou, u.
- 8 modifications nasales: an, ain, èn, in, eun, on, oun, un.
- 9 modifications orales: â, ê, ë, î, ï, eu, ô, oû, û[220].
- 9 articulations dures: p, f, t, q, l, r, ch, s, n.
- 9 articulations douces: b, v, d, g, ll, j, z, gn, m.
[220] M. Raoux néglige deux voyelles distinctes reconnues par Volney (voir p. [313]): eù, clair, guttural: cœur, peur, bonheur, différent de eu profond, creux: eux, deux, ceux; et l’e que le savant académicien appelle e gothique, sensible dans ces mots: que je me repente, tandis que l’e muet ou féminin se rencontre dans borne, ronde, grande. L’auteur a modifié, dans un supplément publié en 1866, son alphabet de 1865: je ne connaissais pas cet opuscule lors de ma précédente édition. J’en donne l’analyse plus loin.
«La linguistique comparée dira ce qui manque à cet alphabet pour exprimer fidèlement les sons de tous les idiomes anciens et modernes, c’est-à-dire pour être réellement universel. Ce qui est certain, c’est que, malgré sa richesse, le languedocien actuel ou le gallo-provençal contient trois sons de moins, l’e muet, l’amplification eu et la nasale eun. La langue française a rejeté ou laissé perdre les trois nasales èn, oun, un[221] et l’e double aigu, qu’elle confond avec l’i. Et comme l’ê et l’è ne sont pas pour elle deux sons réellement distincts, puisque ces deux accents se substituent fréquemment l’un à l’autre[222], il en résulte que le nombre des éléments phonétiques du français se réduit à 37, savoir, 26 proprement dits (dont 8 voyelles et 18 consonnes), plus 5 modifications nasales et 6 orales.»
[221] Il ne s’agit pas ici de notre son un dans chacun. M. Raoux l’appelle eun ou e nasal, et le représente par en. Un exemple éclaircira ce passage, un peu obscur dans son livre: dans charmant, tourment, coefficient, ennuyer, c’est l’a nasal (an de M. Raoux); dans jardin, il tient, c’est l’è nasal (èn de M. Raoux); dans immortel, c’est l’i nasal (in de M. Raoux); dans chacun, c’est l’e muet nasal (en de M. Raoux). Nous n’avons pas, dit-il, dans notre langue l’u nasal qui apparaît dans les patois du Midi.
J’avoue que, n’étant pas familier avec les patois du Midi, je ne puis me rendre compte de la valeur de cet u nasal, distinct, selon le professeur de Lausanne, de notre son un dans quelqu’un, chacun. Mais je suis fondé à penser que, puisque M. Raoux interprète ce dernier son par e nasal, et qu’il le nomme eun, c’est qu’il prononce e muet comme eu, ce qui est chez nous une prononciation vicieuse.
[222] Exemple de l’è dit ouvert: succès, caisse, fer, mer, fête, faîte.