Pour former son alphabet phonographique, destiné à représenter dans l’écriture l’alphabet des sons, ou phonétique, qu’il vient d’établir, l’auteur a recours à deux principes qui servent de base à la sténographie: un seul signe simple pour chaque son simple, et réciproquement, des signes modifiés pour des sons modifiés, ou des modifications de signe pour des modifications de son. Ces principes, qui sont ceux de Port-Royal, ont été admis par presque tous les réformateurs précédents.

Après avoir éliminé de l’alphabet nouveau les six lettres: c, k, h, x, y, w, dont les unes représentent chacune plusieurs sons, dont les autres sont affectées à un même son, et dont l’autre n’en représente aucun (voir p. [356]), l’auteur conserve de l’ancien alphabet les 20 signes suivants: a, b, d, e, f, g, i, j, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, z. Les six autres sons simples sont représentés, dans l’ancien alphabet, par quatre signes binaires: ou, ch, gn, ll, et par deux signes modifiés é et è. L’auteur adopte pour le son ou le signe proposé par Ramus et par Volney: ω. Le ch, articulation forte du j, est figuré par cette même lettre sans boucle et sans point supérieur, ȷ, le ℐ avec boucle conservant sa valeur ancienne de j.

La distinction entre les deux signes ȷ pour ch et ℐ pour j est bien légère, surtout dans l’écriture: l’auteur aurait dû, ce me semble, conserver au moins le point supérieur à ce dernier.

M. Raoux repousse pour gn le signe n tildé (ñ) adopté par Buffier, Volney, Marle, Féline et Henricy. Il propose ce signe ŋ, qui rappelle également la lettre n, et rentre dans la règle de symétrie qu’il préconise, c’est-à-dire l’emploi de boucles pour représenter les sons doux[223]. Il repousse également le λ proposé par le P. Buffier pour l ou ll mouillé, et, en vertu du principe ci-dessus, adopte le ℓ à boucle, réservant le l sans boucle pour le l ordinaire.

[223] M. Raoux aurait pu dire que cette règle est empruntée de Ramus, qui dès 1562 (voir p. [192]), l’avait mise en pratique, et que son n à jambage a été inventé par Meigret.

Ce système des boucles me paraît ingénieux en théorie, mais sujet à inconvénients dans la pratique. L’alphabet réformé ne doit pas seulement être appliqué dans l’impression; il doit aussi servir à l’écriture cursive, et les boucles n’y constituent pas une notation suffisamment distincte.

L’auteur a reculé devant l’introduction de nouveaux signes pour é, è, et pour ses voyelles nasales an, èn, in, on, en. Il donne au signe ê la valeur phonétique de eu, au groupe in la valeur de im, et au groupe en l’ancienne valeur de eun.

Ces changements d’emploi de signes anciens paraissent une transaction malheureuse: il fallait, dans un système qui aspire à une complète rénovation graphique, éviter toute capitulation, toute équivoque avec l’ancienne écriture passée en habitude et que les novateurs voudraient proscrire. Et quant aux voyelles nasales, qui se rencontrent de 8 à 10 fois en 30 mots, il n’aurait pas dû leur conserver le signe binaire qui a encouru toutes ses sévérités. En les remplaçant par un signe simple, il eût obtenu une économie notable dans l’écriture et l’impression, et eût restitué à ces voyelles, encore méconnues de nos grammairiens, le caractère de voyelle simple. Domergue et Féline n’avaient pas ainsi sacrifié sur l’autel des anciens dieux. Il est vrai que la suppression de ces n parasites, leur remplacement par un trait diacritique, donnait à leurs pages une apparence hétéroclite devant laquelle M. Raoux aura sans doute reculé. Cependant, durant trois siècles, l’œil des lecteurs du latin et du français était accoutumé à voir ainsi écrits ou imprimés: bõte, tẽps, chãgemẽt, cõditiõ, amãt, veniũt, les mots que nous figurons par: bonté, temps, changement, condition, amant, veniunt. Reprendre cette forme archaïque de la voyelle nasale eût mieux valu, ce me semble, que toute autre combinaison, et ce système ancien, si simple et si rationnel, mérite d’être pris en grande considération.

«En résumé, dit l’auteur, l’alphabet phonographique conserve: 20 lettres de l’alphabet actuel;—2 lettres modifiées par des accents (é, è);—2 signes modificateurs de sons (accent circonflexe et n nasal).

«Il élimine: 6 lettres proprement dites (c, h, k, x, w, y);—6 signes binaires (eu, ou, au, ch, gn, ll);—2 signes modificateurs (cédille et tréma).