«Mon cher maitre, vous ne m’avez point acusé la reception de mon petit tribut. Je ne reçois ny mon article Histoire, ny ordre de vous. J’ay peur davoir parlé trop librement des Femmes, mais la franchise doit plaire aux philosofes. J’ay encor peur de ne vous avoir envoyé que des sottises. Une autre peur, c’est de traitter fort mal Idées. Il y a grande aparence que l’un de vous deux s’est chargé de cet article important ou que M. labbé de Condillac le fera.
«J’ay oublié de vous dire que je ne pouvais traitter l’article de littérature grecque: 1ment parceque je scais tres peu de grec, 2ment parceque je suis sans livres grecs, 3ment parceque je suis ignorant surtout en cette partie.
«Employez moy a boucher des trous, a faire les articles dont vos amis de Paris se seront dispensez, et qui pouront être de ma compétence. Je suis a vos ordres. Mme Denis vous fait mille compliments. Nous souhaittons, mon cher philosofe, que toutes vos pensions soient toujours payées. Souvenez vous des deux hermites qui vous aiment.»
V.
Parmi les autres lettres de la correspondance de Voltaire avec d’Alembert, dont je possède les autographes, je remarque ces mots écrits ainsi:
- Lettre du 13 novembre.—Aux Delices, où nous voudrions bien vous voir: entousiasme, répété trois fois, enciclopedie.
- Lettre du 29 novembre 1756.—Je m’aperçois, apartenant, enciclopedie.
- Lettre du 4 février.—Enciclopedie, philosofe, deux fois, cristianisme.
- Lettre du 29 février.—Enciclopedie.
- Lettre du 22 décembre.—Philosofe, etimologie, biblioteque.
- Lettre du 27, aux Delices.—Dictionaire, teologie, metaphisique.
- Lettre du 8 juillet.—Philosofe, estomac, teologien.
- Lettre du 23 juillet.—Philosofe, deux fois.
- Lettre du 2 décembre.—Philosofe, quatre fois, citoien, filosofe, enciclopedie.
- Lettre du 6 décembre.—Apuyé, vangé, tirannie, philosofe, deux fois.
- Lettre du 29 décembre.—Philosofe, téologien, catécumène, historiografe.
- Lettre du 3 janvier.—Piramide, metafisique.
- Lettre du 9 janvier.—Biblioteque, teologien, cretien.
- Lettre du 8 juillet.—Philosofe, estomac, teologien.
- Lettre du 23 juillet.—Philosofe, deux fois, citoien, filosofe, teologien, enciclopedie, bayonete.
- Lettre du 29 décembre.—Philosofe, teologien, catechumène, historiographe.
- Lettre du 3 janvier.—Piramides, metaphisicien, teologien, cretien, biblioteque.
- Lettre du 21 octobre 1771.—Avantures[242].
[242] On voit par cet exemple que le mot avanture, ainsi écrit et imprimé dans les œuvres de Corneille, de Fénelon, de la Bruyère, de Racine et autres, était encore ainsi écrit avec a au temps de Voltaire; et en effet, si l’on voulait se conformer à l’étymologie on devrait aussi écrire aventage qui dérive également d’advenire.
Je n’ai cru devoir citer ici que l’orthographe personnelle d’un petit nombre de nos auteurs classiques les plus éminents; mais j’ai pu m’assurer que l’écriture de la majorité des écrivains distingués du dix-septième et du dix-huitième siècle est non moins hétérodoxe au point de vue académique.
Si nous ne possédons aucun autographe de Molière pour nous édifier en ce qui le concerne, on peut croire qu’il partageait le sentiment si spirituellement exprimé par Henriette dans les Femmes savantes.
On voit, en effet, par la correspondance de Mme de Sévigné que les femmes les plus spirituelles et les plus élégantes de cette époque ne se piquaient nullement de purisme orthographique. Leur négligence, sous ce rapport, semblait une grâce de plus.