Le POLONAIS écrit: Grammatyka teoretyczno-praktyczna, grammaire théorique et pratique. Kolor perlowo-szary, couleur gris-perle. Le premier composant est un mot invariable.
Le RUSSE: Русско-французкая Грамматика, grammaire russe-française. Магазинъ-вахтеръ, un garde-magasin; Магазинъ-вахтеры, des gardes-magasin: le premier composant est toujours invariable; donc, pas de difficulté.
L’ANGLAIS possède le trait d’union, dont il fait un emploi aussi simple qu’ingénieux:
North-wind, vent du Nord; herring-woman, femme au hareng, harengère; eye-service, service qu’on rend sous les yeux du maître; jew-like, mot à mot, à la manière juive; Jews-ears, oreille de Judas. L’invariabilité du premier mot ne permet jamais d’embarras pour l’orthographe du pluriel.
En résumé: aucune hésitation pour l’emploi du trait d’union et l’orthographe des mots composés dans les diverses langues de l’Europe.
Nous sommes moins heureux en FRANÇAIS:
Au lieu de la simplicité des procédés de composition de l’ancien français qui agglutinait les mots, en les fondant au besoin, ou les laissait séparés, mais ne connaissait pas le trait d’union, voici DIX règles, accompagnées d’exceptions, règles sur lesquelles on n’est pas d’accord, et dont quelques-unes contredisent l’orthographe académique. Je les extrais de la Grammaire générale de la langue française de M. Poitevin, tome Ier, p. 74 et suivantes.
- «I. Lorsqu’un nom composé est formé de deux substantifs dont l’un qualifie l’autre, ils prennent tous deux la marque du pluriel: des faucons pèlerins (sans tiret), des oiseaux-mouches (avec tiret).
- «II. Mais si le second substantif ne peut être considéré comme qualificatif de l’autre, l’emploi du nombre est alors subordonné pour chacun d’eux au sens particulier qu’il éveille. Ex.: un appui-main, des appuis-main, un Hôtel-Dieu, des Hôtels-Dieu, un garde-côte, des gardes-côtes, un bain-marie, des bains-marie, un colin-maillard, des colin-maillard, un brèche-dents, des brèche-dents, un porc-épics, des porcs-épics.
- «III. Quand un nom est formé d’un substantif et d’un adjectif qui le qualifie, ils prennent l’un et l’autre la marque du pluriel. Ex.: des basses-cours, des bouts-rimés.
- «Exceptions: des grand’mères, des grand’messes, des grand’rues, etc.; des blanc-seings, un terre-plein, des terre-pleins, un chevau-léger, des chevau-légers, un cent-suisses, des cent-suisses, un quinze-vingts, des quinze-vingts, un courte-haleine, des courte-haleine.
- «IV. S’il entre dans la formation du nom composé un mot pris adjectivement qui ne s’emploie plus seul, il prend, comme le substantif, le signe du pluriel. Ex.: un loup-garou, des loups-garous, une porte cochère, des portes cochères (sans tiret); une pie-grièche, des pies-grièches, un loup-cervier, des loups-cerviers, un orang-outang, des orangs-outangs.
- «V. Quand un nom composé est formé de deux substantifs unis par une préposition, le premier prend le signe du pluriel, et le second substantif, qui sert de complément au premier, reste le plus souvent invariable. Ex.: une belle-de-nuit, des belles-de-nuit, un chef-d’œuvre, des chefs-d’œuvre.
- «VI. Mais quand le terme complémentaire éveille une idée de pluralité, ou est le plus ordinairement usité au pluriel, il prend un s même au singulier. Ex.: un serpent-à-sonnettes, un haut-de-chausses.
- «VII. Les noms unis par une préposition sont invariables quand ils forment une expression où ne figurent que des termes accessoires et complémentaires du terme principal sous-entendu. Ex.: des coq-à-l’âne, des pied-à-terre, des tête-à-tête.
- «VIII. Quand un nom est formé d’un substantif ou d’un qualificatif et d’un mot invariable, le substantif ou le qualificatif s’écrit avec ou sans s, selon qu’il éveille une idée d’unité ou de pluralité. Ex.: des contre-coups, des arrière-saisons, des après-dînées, etc.; mais on écrira: des abat-jour, des chasse-marée, des coupe-gorge, des casse-tête, des après-midi, des hors-d’œuvre.
- «IX. Les substantifs composés suivants, dans lesquels le second terme éveille toujours l’idée de pluralité, devraient prendre, au singulier comme au pluriel, un s à la fin de leur terme complémentaire, et il serait logique d’écrire: un brèche-dents, un casse-noisettes, un chasse-chiens, un chasse-mouches, un cent-gardes, un cure-dents, un cure-oreilles, un essuie-mains, un garde-fous, un porte-mouchettes, un croque-notes, etc.
- «Si ce n’est pas, ajoute M. Poitevin, l’orthographe de l’Académie, c’est du moins une orthographe essentiellement rationnelle, qui subordonne l’expression à l’idée, et, sans considérer l’emploi matériel du terme, la met en accord avec l’idée qu’il traduit.»
- «X. Lorsqu’un mot composé ne renferme que des mots invariables de leur nature, aucun d’eux ne prend le signe du pluriel: des in-douze, des ouï-dire, des pourboire (sans tiret), des qu’en-dira-t-on, des passe-passe.»
Tout cela est fort ingénieux et très-bien dit; mais, je le demande aux hommes pratiques, aux instituteurs de la jeunesse, lorsqu’on dictera une phrase dans laquelle se présente un de ces singuliers à accord controversé, un de ces pluriels si épineux, accordera-t-on à l’élève dix minutes de réflexion, et doit-on surcharger sa mémoire d’aussi puériles minuties? D’ailleurs, ce trait d’union, si multiplié dans nos dictionnaires et cause de tant d’embarras pour le pluriel, est-il aussi utile que nos grammairiens semblent le croire? Dans le discours parlé, on n’en tient jamais compte, et personne, sans doute, ne s’est aperçu qu’il en résultât la moindre obscurité.
M. Léger Noël, dans l’ouvrage dont nous avons parlé, p. [187], a émis sur l’emploi du trait d’union des idées toutes différentes de celles de nos grammairiens. En voici l’analyse: