«Il faut bien distinguer, dit-il, p. 184, les noms composés, c’est-à-dire les noms qui, quoique formés de plusieurs mots, ne désignent pourtant qu’un seul objet, comme arc-en-ciel, cul-de-sac, qui équivalent à iris, impasse, d’avec certaines locutions analogues, certains assemblages de mots qui gardent chacun leur sens direct et présentent à l’esprit deux idées successives, comme robe de chambre, billet de logement, billet d’hôpital, aide de camp, maréchal de camp, garde du corps, pied de mouton, ver à soie, etc.

«Le trait d’union n’est ainsi nommé que parce qu’il sert à marquer l’union des parties intégrantes d’un nom composé, lorsqu’elles sont de nature à ne pouvoir être mises en contact immédiat. Or, partout où il n’y a pas fusion complète des parties, le trait d’union est plus qu’inutile, il est nuisible.

«Des locutions telles que: barbe-de-bouc, dent-de-loup, etc., lorsqu’elles sont détournées de leur signification directe, et appliquées, par analogie, à certaines plantes, à certains instruments, etc., sont des noms composés, ne présentant qu’une idée unique sous plusieurs mots, et prennent en conséquence le trait d’union. Il ne s’agit ici, en effet, ni de barbe, ni de bouc, ni de dent, ni de loup; il ne s’agit que de la plante appelée autrement salsifis sauvage, et d’une espèce de cheville de fer qui a quelque analogie avec une dent de loup. Dans le sens direct et propre, on voit qu’il faut écrire sans trait d’union.

«D’après ce principe, l’Académie a tort d’écrire eau-de-vie, esprit-de-vin, belle-de-jour, écuelle-d’eau, coq-des-jardins, etc.[243]. En effet, quelle différence y a-t-il, au point de vue de la grammaire, entre eau-de-vie et eau de rose, eau de Cologne, eau de senteur? entre esprit-de-vin et esprit de soufre, esprit de sel, esprit de vitriol? Si vous ne considérez eau-de-vie que comme un seul mot, si vous y attachez un autre sens que celui d’une eau, d’une liqueur qui donne de la vie, c’est-à-dire qui excite les esprits vitaux, qui ranime, alors pourquoi, dans la formation du pluriel, en isolez-vous les termes? Pourquoi n’écrivez-vous pas des eau-de-vies, sans égard au sens particulier de chaque mot?

[243] Je ne partage pas sur ce point l’avis de M. L. Noel. Tous ces composés, étant détournés de leur sens naturel et direct, doivent, selon moi, garder le trait d’union, ou mieux être agglutinés en un seul mot. Voyez mon observation à ce sujet, p. [415].

«Les mots de vie, de vin, dans eau-de-vie, esprit-de-vin, comme de senteur, de soufre, dans eau de senteur, esprit de soufre, ne sont pas autre chose que le complément déterminatif des mots eau et esprit. Ces locutions ne sont donc pas plus des noms composés que cul d’artichaut, ciel de lit, bouton d’or, arc de triomphe, etc., parce que chacun des termes qui les composent est employé, sinon dans le sens propre, au moins dans un sens naturel et direct.

«Écrivez donc sans trait d’union tout assemblage de mots naturellement construits, qui ne s’absorbent pas complètement l’un dans l’autre, de manière à n’en faire absolument qu’un; qui ne présentent pas dans leur ensemble un sens tout autre que celui qui paraît devoir résulter de leurs divers sens particuliers.

«Mais, si les expressions sont détournées de leur sens naturel, de leur sens direct; si le verbe, si l’adverbe est pris substantivement; si les adjectifs ne se rapportent plus que d’une manière indirecte au substantif qui les accompagne; surtout s’il y a renversement, transposition forcée, contraction, etc., alors, à défaut d’une intimité plus grande entre les parties, le trait d’union est indispensable. Exemples: un haut-le-pied, un pied-plat[244], un tout-ou-rien, etc.

[244] On devrait écrire piéplat, comme on écrit piédestal au lieu de pied d’estal.

«Dans le cas où la réunion des composant semble indiquée, il ne faut pas oublier que les consonnes ont entre elles plus ou moins d’affinité et qu’elles ne s’accolent pas indistinctement l’une à l’autre; qu’il n’est pas dans la nature des organes de la parole de pouvoir prononcer rapidement une faible avec une forte, comme d, par exemple, avec t, b avec p. Toute consonne immédiatement précédée d’une autre consonne la veut du même degré qu’elle: acquérir, apside, somptueux, etc. De là la nécessité du trait d’union, dans certains noms composés, pour tenir à distance respectueuse certaines consonnes antipathiques.