«Pourquoi l’Académie écrit-elle en un seul mot sangsue, hautbois, longtemps, contrairement à tous les principes? puisque alors il faudrait prononcer sankeçu, hautebois, lonketan, attendu que toutes les consonnes se prononcent dans le corps des mots (Acad.). La simplification de ces mots ne pourrait s’opérer qu’en supprimant la consonne finale du premier mot composant, ainsi qu’il suit: sansue, lontemps, haubois, etc.; ce qui est du reste tout à fait conforme au génie de notre langue, comme le prouvent les simplifications suivantes, tout à fait analogues: voici, soutenir, soulever, souligner, soumettre, soupeser, soutirer, souterrain, soucoupe, béjaune, chafouin, puîné, etc.
«Mais il faut éviter avec le plus grand soin de mettre en contact les parties intégrantes d’un nom composé, quand on prévoit que de leur choc il pourra résulter quelque perturbation sensible dans le système de la prononciation ou de l’orthographe, déjà compliqué d’assez de difficultés. N’écrivez donc pas bouteselle, entresol, tournesol, havresac, contreseing, parasol[245], etc., parce qu’on serait induit à prononcer le s, entre deux voyelles, comme z, et que d’ailleurs il est impossible de doubler le s sans rendre fermé l’é final du premier mot, lequel nécessairement doit rester muet.
[245] Dans ces mots, la lettre s conserve toujours son véritable son. On ne saurait écrire autrement parasol, qui ne peut être divisé en deux mots, l’un grec, l’autre français; et l’on doit écrire de même entresol, sousol.
«Quand, des deux mots composants, le premier finit par un e muet et que le second commence par une voyelle, le rapprochement ne peut avoir lieu, à cause de l’élision nécessaire de l’e muet, qui de porte, par exemple, ferait port, et changerait ainsi la physionomie propre du nom entier, de manière à le rendre méconnaissable. Il faut donc écrire morte-eau, porte-aiguille, etc.
«Mais, chaque fois que rien ne s’oppose au rapprochement des parties intégrantes d’un nom composé, rien de mieux que d’opérer ce rapprochement, comme l’a fait l’Académie dans hochequeue, hochepot, tournebride, tournebroche, entremets, entretaille, entrelacer, entremêler, porteballe, portecollet, portecrayon, portefeuille, portemanteau, parterre, atout, trictrac, flonflon, etc. Pourquoi donc écrit-elle encore: chausse-pied, couvre-pied, couvre-chef, chausse-trape, coupe-cul, coupe-gorge, entre-luire, entre-ligne, entre-nœud, passe-droit, passe-port, porte-voix, à-compte, cric-crac, etc., mots parfaitement analogues aux premiers?»
J’ai encore présente à mon souvenir la discussion qui eut lieu en 1825 au sujet de l’orthographe qu’il conviendrait d’adopter dans le Dictionnaire de l’Académie pour les mots composés. On reconnaissait que les mots au nombre de deux, de trois et même de quatre, dont l’ensemble ne représente qu’un seul objet, qu’une seule idée, ne devaient pas être laissés écrits séparés les uns des autres, puisque le sens de chaque mot, pris isolément, offrait une idée tout autre que celle qu’exprimait leur ensemble. Les grouper en un seul aurait fait cesser cet inconvénient; mais quoiqu’en eût déjà l’exemple de plusieurs mots composés ainsi agglutinés, on crut devoir se borner à les réunir par un tiret plutôt que de les laisser séparés. C’était un acheminement pour n’en faire plus tard qu’un seul mot, système que je crois le meilleur. Il est, en effet, le plus logique, et l’Académie, dans ses diverses éditions, paraît avoir voulu s’y conformer.
Je donne ici, d’après le Dictionnaire de l’Académie, la liste générale des mots, avec ou sans trait d’union, qui jouent le rôle de mots composés ou qui méritent véritablement cette dénomination. On jugera des difficultés qu’offre cette question si compliquée, par l’examen des contradictions qui ressortent de la comparaison des cas analogues. Il semble, en y réfléchissant, qu’il soit impossible de sortir d’un pareil dédale, sans avoir préalablement ramené la théorie de la composition des mots à des principes simples tirés des lois mêmes qui ont présidé à la formation de notre langue.
La première colonne de ces tableaux se compose du singulier des noms composés ou pseudo-composés. Les mots marqués d’un astérisque ne figurent pas au Dictionnaire de l’Académie. D’après les lexiques récents, on aurait pu facilement en doubler le nombre.
La seconde colonne contient les pluriels sur lesquels l’Académie s’est prononcée dans sa dernière édition de 1835.
La troisième colonne renferme les pluriels donnés par M. Poitevin dans sa Grammaire générale, édition de 1856, tome Ier, p. 80. Je les ai marqués du signe P. Ceux donnés par M. Littré, dans son grand Dictionnaire historique en cours de publication, sont marqués de l’abréviation L. Enfin ceux que j’ai fait suivre de la lettre H. sont tirés du Code orthographique de M. Albert Hétrel, qui a fait de cette question une recherche approfondie.