«On assure que Chateaubriand ne savait pas l’orthographe; il lui suffisait de savoir sa langue; pour le reste, il s’en remettait à son secrétaire ou à son imprimeur. Béranger a avoué lui-même que pendant longtemps il n’avait pu l’apprendre. Tout le monde n’a point les priviléges de Béranger ou de Chateaubriand, et, à les imiter, on risquerait beaucoup plus de se faire accuser d’ignorance que de se faire soupçonner de génie. Le temps n’est plus où l’orthographe était considérée comme une science mesquine, faite pour les maîtres d’école et les professeurs d’écriture, et où un hobereau pouvait dire fièrement:

«Je n’aime point la pédanterie. Pour moi, je mets l’orthographe en gentilhomme, et non en académicien.»

«Il orthographiait en gentilhomme, bien qu’il fût académicien, cet illustre maréchal de Richelieu, dont on conserve le discours de réception écrit de sa propre main, et plus criblé de fautes que ne le fut jamais la dictée d’un écolier de huitième. Et aussi ce glorieux maréchal de Saxe, qui eut du moins l’esprit de ne point se laisser ranger au nombre des immortels, et dont on a une lettre toute pleine de couleur locale et portant sa démonstration en elle-même, où se lit le passage suivant: «Ils veule me fere de la Cadémie; cela miret come une bage a un chas.» Louis XIV avait l’orthographe du premier gentilhomme de France, et Napoléon celle d’un homme de génie. Orthographier correctement, c’était l’exception jadis, et, pour ainsi dire, le privilége des seuls savants. Rien n’était plus rare dans le meilleur monde, quelquefois parmi les personnes les plus instruites, les plus spirituelles et les plus lettrées: les amateurs d’autographes le savent bien. Qui n’a, par exemple, péniblement déchiffré, à travers le charmant fouillis de leurs griffes de chat, quelques-uns de ces jolis billets écrits par les grandes dames du dix-huitième siècle, souvent avec la grâce, la finesse et la verve d’une Sévigné, mais presque toujours aussi avec l’orthographe du maréchal de Saxe?

«Il n’y a plus guère aujourd’hui que les cuisinières qui aient gardé sur ce point les traditions des duchesses du temps passé. Cette différence ne tient pas seulement au progrès de l’instruction, mais au progrès de l’orthographe elle-même, jadis flottante, maintenant fixée, simplifiée, rapprochée du type unique et de la logique, vers laquelle il lui reste un dernier et assez large pas à faire encore, si elle veut y toucher pleinement.

«L’enseignement de l’orthographe est l’une des parties les plus laborieuses de l’éducation enfantine. On a recours à tous les expédients pour graver dans les jeunes têtes ces règles souvent sans règle, et ces principes incohérents, violés par de continuelles exceptions. On a même essayé de la réduire en jeux. En 1509, Ringmann publiait à Saint-Dié une Grammaire figurée, où toutes les parties du discours sont symbolisées par autant de figures vivantes: le nom par un curé, le verbe par un roi, le participe par un moine, la préposition par un marguillier et l’interjection par un fou. Cela valait bien ces ballets scolaires des Jésuites où l’on voyait le Supin en u danser avec le Gérondif en do. A la fin du siècle suivant, on inventa une façon d’apprendre l’orthographe «en jouant avec un dé ou avec un rotin». Barthélemy publia en 1787 la Cantatrice grammairienne, ou méthode pour arriver au même résultat par le moyen de chansons, sans le secours d’aucun maître. Je lisais encore dernièrement, dans une revue destinée à l’adolescence, une espèce de petit roman grammatical où le Substantif vient causer sur la scène avec son remplaçant le Pronom, comme un héros de tragédie avec son confident, précédé de l’Article qui lui sert de hérault, et escorté de l’Adjectif en guise de suivant.

«Mais ce qui, mieux que ces enfantillages, prouve la réalité du mal, c’est le nombre et la vigueur des tentatives de réformation essayées depuis plus de trois siècles chez nous. Dans aucun autre pays, il ne s’en est produit autant. M. Firmin Didot les a passées en revue dans un curieux et savant appendice du livre qui nous a inspiré cette rapide excursion à travers les steppes grammaticales, rarement visitées par la critique. La première qu’il signale date de 1527, et la dernière de 1865. Entre ces deux dates se déroule une chaîne ininterrompue de noms, où les plus obscurs se mêlent aux plus illustres, les mathématiciens aux poëtes, les bohêmes littéraires aux académiciens, et les esprits les plus aventureux aux réformateurs les plus sages et les plus modérés. Les uns veulent bouleverser entièrement l’orthographe et changer jusqu’à l’alphabet; les autres,—des écrivains comme Corneille, Bossuet et Voltaire, des philosophes ou des grammairiens autorisés comme Richelet, l’abbé de Dangeau, les auteurs de Port-Royal, Beauzée, le père Buffier, Duclos, Du Marsais et Wailly,—essaient simplement d’en bannir les bizarreries et les incongruités les plus flagrantes.»

M. Fournel analyse ensuite les systèmes de réforme proposés depuis Meigret jusqu’à nos jours, puis il constate l’importance des pas que l’Académie a faits depuis sa première édition dans les voies de la réforme.

«L’usage, dit-il, qu’elle reconnaissait, après Horace et Vaugelas, comme le maître et l’arbitre suprême de la langue, lui avait imposé ces changements. Mais M. Firmin Didot fait très-justement observer qu’elle ne peut plus attendre aujourd’hui les décisions de l’usage pour les suivre, et qu’au lieu de se borner à lui obéir, il lui appartient de le déterminer. Les conditions ne sont plus les mêmes qu’autrefois: tout écrivain s’est soumis à la loi du Dictionnaire, et les imprimeries le prennent pour règle absolue. Ce serait se condamner à l’immobilité perpétuelle, et tourner sans fin dans un cercle vicieux, que d’attendre le mot d’ordre d’un monarque déchu; et pour se refuser aux sages et légitimes réformes qui lui sont réclamées, elle ne peut arguer de ce que l’usage ne les a point admises, puisque l’usage, en ce qui concerne l’orthographe, a abdiqué entre ses mains.

«En principe, le projet proposé par M. Didot, sous forme de respectueuse requête à l’Académie, se justifie donc pleinement. Il sait qu’en fait de réformes dans les règles consacrées par une longue prescription, tout ce qui n’est pas nécessaire est condamné d’avance, et tout ce qui est superflu revêt une apparence tyrannique. Les meilleures même et les plus indispensables ont besoin de se produire avec ménagement, par respect pour une tradition qui a pris force de loi, et afin de ne pas introduire le trouble et la confusion sur le terrain qu’elles prétendent débrouiller. M. Didot se distingue des Meigret, des Ramus, des Rambaud, des Marle, de M. Erdan et de M. Féline, en ce qu’il n’est pas un révolutionnaire, mais un simple réformateur. Il se borne, du moins dans son plan général, au strict nécessaire, en s’enfermant dans les limites déterminées par les précédents de l’Académie elle-même. Il intervient au moment opportun, et, ce semble, dans les meilleures conditions de succès, grâce à l’influence que lui assurent la juste autorité de son nom, de ses travaux, etc.»

«Quels sont les principaux inconvénients de l’orthographe française, et les reproches sérieux qu’on est en droit de lui adresser? Elle emploie beaucoup de lettres surérogatoires, qui embarrassent et encombrent sa marche, des lettres qui pourraient se remplacer par d’autres, des lettres à double et triple emploi, changeant arbitrairement de valeur suivant leur entourage, des lettres identiques se prononçant différemment, et des lettres différentes se prononçant d’une façon identique, des caractères dont elle n’a pas les sons, et des sons dont elle n’a pas le caractère, une complication de lettres, accumulées parfois comme à plaisir pour traduire les émissions les plus simples, la confusion du singulier avec le pluriel dans beaucoup de cas, et, en une foule d’autres, la différence des signes employés pour exprimer le pluriel dans les mêmes catégories de mots, enfin un inextricable enchevêtrement, un chaos de règles détruites, aussitôt qu’elles sont posées, par des listes d’exceptions souvent aussi nombreuses que les cas d’application régulière.