«On ne peut pas espérer de porter remède d’un seul coup à toutes ces anomalies; il y faudrait une véritable révolution. Les réformes proposées par M. Didot se bornent aux points essentiels et s’attaquent aux incohérences les plus criantes. Je commence toutefois par éliminer celle qui occupe le dernier rang dans son cahier de doléances; la distinction des deux g (g et ɡ) employés à l’avenir, l’une pour les sons durs comme dans fiɡure, l’autre pour les sons doux, comme dans gageure, que l’on écrirait alors ɡagure, en supprimant la lettre parasite e, qui a le tort de donner à ce terme la même physionomie, sans lui donner le même son, qu’au mot demeure. L’introduction de ce g doux serait quelque chose d’analogue à la création de la cédille pour le c, et, comme elle, pourrait amener la suppression d’un grand nombre d’e surérogatoires, placés après le g actuel pour l’adoucir. Mais, sous prétexte de simplification, c’est là une complication véritable, toute de fantaisie, dont les avantages assez minces ne me paraissent pas suffisamment compensés par les inconvénients, et qui charge l’alphabet d’une lettre de plus, ou du moins d’une nouvelle forme de lettre, d’ailleurs absolument inutile, puisque son emploi se confondrait avec celui du j[247].

[247] J’ai fait droit à cette juste critique dans cette seconde édition.

«Sur les autres points, les réclamations de M. Didot sont d’une incontestable justesse, et ses réformes les unes nécessaires, les autres très-logiques et presque toujours très-souhaitables. Il est évident, par exemple, qu’il y a toute une révision à accomplir dans les mots composés, labyrinthe plus embrouillé que celui de Dédale, et où il est impossible de trouver un fil conducteur. On ne comprendra jamais pourquoi l’Académie écrit clairvoyant, tandis qu’elle écrit clair-semé; pourquoi, d’une part, contrebande et, de l’autre, contre-coup. Elle a déjà supprimé beaucoup de ces traits d’union, pour fondre en un seul les deux termes, quelquefois en élidant ou en contractant le premier: qu’elle poursuive cette tâche, qui, en effaçant une contradiction perpétuelle, fera disparaître en même temps la difficulté insoluble de la formation du pluriel dans certains mots composés! Il n’est pas moins évident que rien n’est plus arbitraire et plus irrégulier que l’emploi des doubles lettres. Comment, lorsqu’on ne met qu’un g dans agression, agrandir, agréer, etc., en laisser subsister deux dans agglomérer, agglutiner, aggraver, et faire une exception pour ces trois mots seuls? Les mêmes variations existent dans les dérivés des mots terminés en on et en ion (timonier et canonnier, violoniste et bâtonniste, donateur et ordonnateur); dans l’emploi du double t à la finale des mots (démailloter et emmaillotter, contradiction vraiment intolérable), et le redoublement de certaines lettres, telles que le p dans appauvrir, applaudir..., lorsqu’on écrit aplanir, apercevoir, etc. Les tableaux dressés par M. Didot, avec une conscience et un soin scrupuleux, mettent ces anomalies dans tout leur jour, et les rendent plus choquantes encore par le rapprochement.

«Qui n’a entendu conter dix fois une charmante anecdote dont Nodier est le héros? Lisant à l’Académie des remarques sur la langue française, il disait que le t entre deux i a d’ordinaire, et sauf quelques exceptions, le son de l’s:

«Vous vous trompez, Nodier; la règle est sans exception, lui cria Emmanuel Dupaty.—Mon cher confrère, répliqua le malicieux grammairien avec une humilité sarcastique, prenez picié de mon ignorance, et faites-moi l’amicié de me répéter seulement la moicié de ce que vous venez de dire.»

«L’Académie rit, et Dupaty resta convaincu qu’il y avait des exceptions. Au fond, la réplique de Nodier était une épigramme contre le Dictionnaire. Qui dira en vertu de quel principe le t suivi d’un i se prononce tantôt ti et tantôt ci? M. Didot propose de remédier à cette confusion soit par la substitution du c au t,—car rien n’empêcherait d’écrire ambicieux comme on écrit précieux,—soit par l’emploi du t avec une cédille, particulièrement dans les substantifs d’une forme absolument identique à celle de verbes dont la prononciation n’est point la même (nous éditions, les éditions; nous inspections, les inspections, etc.). Cette dernière anomalie se retrouve, et appelle un remède analogue, dans les substantifs en ent qui présentent une homographie complète, malgré la différence du son, avec la troisième personne plurielle du présent de l’indicatif (un affluent, ils affluent; un équivalent, ils équivalent).

«Le chapitre sur la régularisation de l’orthographe étymologique est l’un des plus intéressants du livre. Nulle part les contradictions ne fourmillent pareillement. Ainsi, dans les mots tirés du grec, le χ est représenté tantôt par le c, ou le k, ou le qu (acariâtre, kilo, monarque), tantôt par le ch dur (archéologue), tantôt par le ch doux (anarchie). Le th est censé représenter le θ grec, mais c’est dans notre langue un signe sans aucun son correspondant, comme le ph, qui répond au φ, mais qui se prononce f, et ne sert qu’à surcharger certains mots, en leur donnant une physionomie barbare. Qu’est-ce donc quand le th et le ph se trouvent réunis, quelquefois en double exemplaire (diphthongue, apophthegme, ichthyophage)? Assurément, il faut tenir grand compte de l’étymologie dans l’orthographe, et c’est pour l’avoir méprisée que les révolutionnaires qui veulent qu’on écrive comme on prononce ont échoué dans le ridicule. Mais l’Académie elle-même a porté les premiers et les plus rudes coups à l’orthographe étymologique. Sur les 20,000 mots environ dont se compose le dictionnaire, il y en a, d’après les calculs de Marle, 3,000 d’étymologie inconnue, 1,500 d’étymologie douteuse, 10,000 qui se sont dépouillés successivement de leurs lettres étymologiques, et 500 dont l’orthographe est absolument contraire à l’étymologie. Pourquoi paragraphe et agrafe, philosophe et fantaisie, rhythme et eurythmie? La logique la plus élémentaire exigerait qu’on écrivît fénomène comme fantôme, ou qu’on revînt à l’ancienne orthographe, qui disait phantôme, comme phénomène. Ce qu’on demande à l’Académie française, ce n’est pas d’effacer l’étiquette étymologique des mots, c’est de se montrer conséquente avec elle-même, de mettre de l’unité dans l’œuvre qu’elle a commencée, et de rayer de perpétuelles contradictions qui déconcertent l’esprit.

«Puisqu’on a supprimé l’h étymologique dans trône, trésor (jadis throsne, thrésor), il serait aussi logique de la supprimer dans anathème, athlète, etc. Cependant je suis le premier à convenir qu’il ne faut pas pousser toujours la logique à l’extrême, et j’avoue que j’aurais la faiblesse de reculer devant quelques-unes de ces simplifications, auxquelles il est pourtant impossible de faire, en théorie, la moindre objection sérieuse. Dans la pratique, il est des réformes qui me paraissent plus urgentes que cette dernière, par exemple, la régularisation de la marque du pluriel dans les mots en ou, dont je m’étonne que M. Didot n’ait pas fait l’objet d’une proposition formelle.

«Je suis obligé de tourner court: le sujet m’a déjà entraîné bien au-delà de mes limites habituelles; mais j’espère que le lecteur me pardonnera cette petite conférence grammaticale, frugale orgie d’eau claire et de racines grecques. La conclusion se déduit d’elle-même. Il y a évidemment quelque chose, il y a même beaucoup à faire, de l’aveu unanime des grammairiens et des lexicographes. L’occasion est propice: elle ne se retrouvera peut-être pas avant un siècle, car les nouvelles éditions du Dictionnaire de l’Académie sont rares. M. Didot a déblayé la route et tracé la marche: il ne reste plus qu’à suivre ce guide expérimenté, en tenant compte de tous les intérêts et de tous les besoins, en appliquant les réformes dans les limites où elles peuvent se concilier avec le respect des meilleures traditions, et améliorer le mécanisme de la langue sans trop bouleverser les habitudes jusqu’à présent consacrées par la loi.»

M. Auguste Bernard, dans le journal l’Imprimerie, de janvier 1868, a inséré une lettre qu’il a bien voulu m’adresser et dont j’extrais les passages qui ont trait à la doctrine.