«Cher et honoré maître,
«Rien ne pouvait m’être plus agréable que votre intéressant travail, car il y a longtemps que ce sujet me préoccupe. J’annonçais, en effet, il y a bientôt trente ans, dans ma préface des Procès-verbaux des États généraux de 1593 (vol. in-4o de la Collection des documents inédits relatifs à l’histoire de France), un livre sur l’histoire de l’orthographe française depuis l’invention de l’imprimerie.
«Je me félicite aujourd’hui d’avoir été détourné par d’autres occupations de la réalisation de ce projet; car votre nouveau travail aurait probablement rendu mes peines inutiles. Personne ne pouvait aborder ce sujet avec plus d’autorité que vous, qui réunissez à l’érudition d’un académicien toutes les connaissances du typographe.
«Au reste, c’est chez vous-même, et en travaillant au Dictionnaire de l’Académie de 1835, dont j’étais la cheville ouvrière, que cette idée m’était venue. J’avais été souvent choqué des irrégularités qui se glissaient dans ce livre, faute d’un praticien pour les relever, et si je n’avais pas été si jeune alors, j’aurais peut-être hasardé quelques observations; mais, n’osant pas le faire, je me mis dès lors à étudier les progrès de l’orthographe depuis le commencement du seizième siècle, progrès opérés par les imprimeurs, qui ont plus fait pour cela, à mon avis, que les grammairiens et les académiciens ensemble. Et cela se conçoit facilement. Avant les travaux de l’Académie, l’orthographe était incertaine: l’écrivain ne s’inquiétait pas, en poursuivant sa pensée, de la forme plus ou moins régulière des mots qu’il employait, pourvu qu’ils fussent compris. Mais le compositeur, ou pour mieux dire le correcteur, est obligé d’adopter un système. Il ne pourrait laisser passer dans un livre soumis à son contrôle un mot écrit de cinq manières différentes, comme cela se voit dans le Livre des Métiers d’Estienne Boileau, que vous citez p. 195. Il faut qu’il adopte l’une ou l’autre. Or, avant d’adopter, il compare, il raisonne: de là la régularisation et l’amélioration de l’orthographe.
«Voilà ce que fait un correcteur. Mais il faut s’entendre sur la valeur de ce mot. Le véritable correcteur doit être à la fois érudit et typographe. Si ce n’est qu’un érudit, un déclassé, qui fait ce métier parce qu’il n’en trouve pas de meilleur, il ne remplira que la moitié de sa tâche.....
«En parcourant l’analyse des livres des législateurs de l’orthographe, que vous avez donnée dans la seconde partie de votre ouvrage, j’ai vu avec joie qu’aucun ne pouvait être comparé à mon cher Tory pour l’importance de sa réforme. En effet, lorsqu’il parut, le français était encore dans ses langes latins, ne possédant aucun signe particulier pour représenter les sons qui lui étaient propres. La création de l’accent aigu à elle seule fut toute une révolution dans la langue. On a depuis inventé les accents grave et circonflexe, mais ces derniers, tout euphoniques, n’ont pas l’importance grammaticale de l’accent aigu, qui, en distinguant, par exemple, le participe passé du présent de l’indicatif, dans certains verbes, a permis au lecteur de se soustraire à une confusion déplorable.
«Je citais naguère cette phrase qui, dans l’ancienne orthographe, pouvait avoir deux sens opposés: «Un homme mange des vers.» Cet homme mangeait-il des vers ou au contraire était-il mangé par eux? Une simple virgule placée sur la lettre e nous a tiré d’embarras, en distinguant l’e féminin de l’e masculin, comme on disait alors, et en permettant de lire sans hésitation l’un ou l’autre. Quelques auteurs avaient déjà signalé la nécessité de cette réforme; mais aucun ne l’avait réalisée; et Tory ne l’a faite (de même que celle de la cédille et de l’apostrophe) que parce qu’il était, comme vous le dites, «aussi habile artiste que savant typographe».
«Je ne regrette qu’une chose pour Tory, c’est qu’il n’ait pas la gloire d’avoir distingué l’i et l’u consonnes (j et v) de l’i et de l’u voyelles. Cette amélioration était bien facile, puisqu’il ne s’agissait que d’appliquer à un usage spécial deux lettres qui existaient déjà dans la typographie, l’u initial (v), et l’i final (j); elle ne fut pourtant réalisée qu’un siècle après lui, et par les imprimeurs de Hollande encore. Toutefois, il est juste de dire que les imprimeurs français avaient déjà en partie paré à cet inconvénient en mettant un tréma sur l’u consonne. Ainsi le mot boue était imprimé boüe, pour empêcher de lire bove. De même nous mettons aujourd’hui un tréma sur l’e final des mots aiguë, et contiguë, etc., pour qu’on ne lise pas gue. Cette innovation du tréma sur l’u voyelle fut adoptée par toutes les personnes intelligentes du seizième siècle.
«C’est ce que n’a pas compris l’académicien Berger de Xivrey, qui, dans la collection des Lettres de Henri IV, a conservé cet u tréma partout où il l’a trouvé, sans se douter que cette forme orthographique jurait dans son livre, où il a mis les v à la place des u consonnes, comme aujourd’hui. Cela rappelle un peu ces braves gens qui, ayant vu le mot univers, par exemple, écrit jadis Vniuers, c’est-à-dire avec un u initial au commencement (v), et un u médial (u) au milieu, se figurent que nos pères mettaient toujours le v pour l’u, et réciproquement, et ils ne manquent pas de suivre cette règle dans leurs essais d’archaïsme. Cela se voit journellement dans les catalogues de librairie, et je ne jurerais pas qu’on n’en puisse trouver des exemples dans le Manuel de Brunet.»
M. Maurice Meyer, Inspecteur de l’instruction primaire du département de la Seine, a publié dans la Revue nationale et étrangère du 28 mars 1868, un article dont j’extrais le passage suivant: