«Que de dictionnaires, combien de grammaires surtout, depuis quelques années, se sont multipliés, pour faire à notre langue une sorte de rempart et pour rappeler aux saines doctrines les insurgés de la parole et les fauteurs du désordre, je ne pourrais le calculer exactement. Malgré tout, il faut bien le confesser, le but n’a été qu’imparfaitement atteint: on a plus écrit que sagement écrit, et il y a eu plus de bonnes intentions que de bonnes grammaires.

«C’est que la composition d’une bonne grammaire française n’est pas d’une médiocre difficulté. Outre qu’il lui faut l’appui et l’autorité d’un bon Dictionnaire académique, le talent d’y mettre tout ce qu’il faut, et rien que ce qu’il faut, est tout simplement un art véritable. Elle exige un don d’expérience, une méthode rares. L’esprit de l’auteur, sa finesse peut s’y faire sentir, jamais voir. Il faut qu’il comprenne la langue par le côté métaphysique et la fasse comprendre par le côté vulgaire. Point de raisonnements quintessenciés, point d’ambages abstraits. Tout cela peut se concentrer dans le démonstrateur, mais non se répandre dans la démonstration, s’il veut qu’elle pénètre et se grave. Chercher le simple, éviter le compliqué, voilà le secret; parce que le simple, en matière aussi abstraite, annonce le plus souvent une vérité acquise, et le compliqué une vérité qui se voile ou qu’on cherche. Le simple porte avec lui cette clarté rapide, sans laquelle l’esprit français refuse d’avancer, tandis que le compliqué produit le trouble qui le met en défiance ou le rebute.

«La simplicité d’ailleurs n’est-ce pas la qualité maîtresse du parler français? Notre langue n’est si simple, si ennemie des inversions, que parce qu’elle place la raison avant l’imagination. Dans la grande famille des langues, elle est un des instruments de précision les mieux trempés pour la pensée, et elle ne dit si parfaitement ce qu’elle veut dire que parce qu’elle est affamée de justesse. Malheureusement la fantaisie et le chimérique menacent de la corrompre depuis longtemps, et il est pressant, pour l’Académie, de les écarter au moyen d’un bon Dictionnaire.

«Je cherche, par exemple, dans quelle catégorie elle classera le mot train express. Si express est un adjectif, pourquoi ne peut-il prendre ni la forme du féminin, ni celle du pluriel? S’il est un substantif, avec sa finale sifflante et bizarre, comment l’écrirai-je au pluriel, et à quelle famille de mots le rattacher? De plus, chacun sait-il bien la signification de ce mot express, qu’il ne faut pas confondre avec exprès? Même remarque pour timbres-poste, dont la deuxième partie est invariable. Pourquoi n’avoir pas dit timbres de poste, comme on dit voitures de poste, train de poste? pourquoi avoir accru, au grand dommage de la clarté, cette race de noms composés et bâtards qui inquiètent notre orthographe et troublent notre logique?

«M. Didot a, là-dessus, tout un chapitre bien curieux et une nomenclature finale des mots composés, qui se dresse comme une liste d’accusation contre les complaisances de notre Académie. Il en est qu’elle a enregistrés quand ils avaient pris rang, au lieu de les écarter d’autorité, avant leur intrusion définitive, oubliant que les mots qui sont de mode finissent par devenir d’usage, et que l’usage à son tour, même quand il a bravé la règle, ne tarde pas à en devenir une. M. Didot adopte ces mots mal venus, mais il propose d’effacer le trait d’union qui les sépare, pour qu’on n’hésite plus sur leur orthographe. Il lui est facile de prouver que, l’Académie l’ayant effacé pour beaucoup d’entre eux, il y aurait justice et harmonie à le faire pour tous. Mais peut-être demande-t-il trop.

«Bien d’autres désordres d’orthographe, signalés dans cet excellent Mémoire, appellent toute l’attention de l’Académie pour la publication de sa septième édition. M. Sainte-Beuve, avec son érudition piquante, en a relevé finement un grand nombre. Mais il n’a pu tout dire: c’eût été trop long, même sous sa plume charmante. Je voudrais plus encore que ce que demandent M. Sainte-Beuve et M. Didot: je désirerais que les mots, les locutions vicieuses fussent aussi corrigés dans cette dernière édition.

«Tous ces vœux seront-ils écoutés par les académiciens qui sont à l’œuvre? Je ne sais, car je me souviens des résistances séculaires que les dictionnaires antérieurs ont opposées aux nouveautés les plus légitimes. Toutefois, j’ai bon espoir que l’Académie, mieux informée et plus juste cette fois, fera comme nous et accueillera favorablement la plupart des Observations si sensées de M. Didot.»

Je signalerai aussi l’article de M. Léger Noel, dans le Journal de Rouen du 3 mars 1868, celui de M. Louis Lievin dans la Liberté du 5 avril et ceux de plusieurs autres littérateurs distingués qui ont donné, avec une extrême bienveillance, leur assentiment à mes recherches.

L’imprimerie parisienne s’est associée à ce mouvement des littérateurs et des érudits en faveur de la Réforme orthographique. Il me suffira de signaler ici la Lettre de la Société des correcteurs à l’Académie française, dans laquelle, à la suite d’un vote unanime (le 19 avril), la société supplie la docte compagnie de vouloir bien admettre le principe de l’uniformité orthographique dans sa prochaine édition.

Le mouvement d’adhésion s’est étendu jusqu’au-delà du détroit. Un typographe instruit en même temps que linguiste distingué, M. Théodore Küster, a publié à Londres dans le Printer’s Register du 6 janvier 1868, un article dont je traduis les passages où l’auteur, après avoir analysé mes propositions, émet ses vues propres.