Quelques autres anomalies pourraient disparaître, et puisque l’Académie écrit charretier, gazetier, noisetier, tabletier, desquamation, elle devrait supprimer le double t dans aiguillettier et le double m dans squammeux, enflammer.

Dans la première édition, elle a écrit domter. C’est ainsi qu’écrit toujours Bossuet, et cela conformément au Cahier de remarques, qui, au chap. IV, art. 3, dit: «On met un p à compter et à compte, quand ils signifient supputer, supputation, mais à domter, il n’en faut point.» On devrait donc écrire ainsi et de même exemter, au lieu de exempter.

Une manière d’écrire contradictoire à la prononciation aurait à la longue une fâcheuse influence sur le langage. A force de voir les mots ainsi écrits et imprimés, la voix s’habitue à prononcer, surtout dans les provinces et dans les pays étrangers, toutes les lettres dont le son pour l’habitant de Paris s’annule par l’usage d’une prononciation journalière. On peut donc craindre que des mots tels que sculpture, promptitude, doigtier, dompter ne finissent par être prononcés sculpeture, prompetitude, doiguetier, dompeter, au lieu de prononcer sculture, prontitude, doitier, domter.

Les lettres doubles n’ont pas toujours fait partie du système orthographique de notre langue; elles sont en général une imitation des procédés grammaticaux du latin classique, dont l’influence se développe à partir du quinzième siècle, comme on peut le voir par le tableau suivant que j’ai dressé d’après trois monuments littéraires très-réguliers pour leur temps et dont je parlerai plus loin:

Les quatre livres des Rois et saint Bernard (XIIe siècle).Dictionnaire de Le Ver,
1420-1440.
Dictionnaire de Rob. Estienne, 1549.
abandoner S. Bern.»abandonner
acumpliracompliraccomplir
afaire»affaire
alaiteralaitierallaicter
aleraleraller
aliancealianchealliance
alurealureallure
ancienementanchiennementanciennement
apelerappelerappeler
aprester»apprester
arierearierearrière
asemblerassamblerassembler
asezassesassez
atendreattendreattendre
comandement S. B. et cumandementquemandement (il écrit comander)commandement
celecelleicelle
coment S. B. et cumentcommentcomment ou quoment
cumbatrecombatrecombatre
corone S. B.couronecouronne
cruelmentcruelmentcruellement
derierederierederrière
deservirdeservirdesservir
duner (donner)donnerdonner
enemianemisennemi
homehommehomme
humagehommagehommage
nulenullenulle
nuvelenouvellenouvelle
obeisantobeissansobeissant
moyene S. B.moyennemoyenne
ocisochisoccis
pardoner S. B.pardonnerpardonner
pousiere S. B.[pourre]poussière
resemblerressamblerressembler
resusciterresusciterresusciter
sale (salle)salesalle
sele (selle)selle et seelleselle
sumet (sommet)summetsommet
valéevaléevallée

On voit donc par ce tableau que la suppression des doubles consonnes parasites est conforme au génie naturel de notre langue.

III
DES TIRETS OU TRAITS D’UNION.

Les Grecs et les Latins ne divisent pas les mots qui, composés de plusieurs, n’en forment réellement qu’un seul, tels que, en grec, αντιπέραν, vis à vis; παράπαν, tout à fait; παραμηρίδια, haut-de-chausses; παράλογος, contre-sens; παραχρῆμα, sur-le-champ; σύμπαν, tout à la fois; ἐξαίφνης, tout aussitôt; περιῤῥρρδην, tout à l’entour. Et de même en latin: adhuc, jusqu’à présent, jusqu’à ce jour; hucusque, jusqu’ici; alteruter, l’un ou l’autre; propemodum, à peu près; propediem, jusqu’à ce jour; ejusmodi, de cette façon; quoadusque, jusqu’à ce que; quantuluscumque, quelque petit qu’il soit; nihilominus, néanmoins; verumenimvero, à la vérité.

Les Grecs, dans la formation des mots composés, avaient souvent recours à la contraction et même à la suppression de la lettre finale: de ὄψον, ὀψοφαγία, ὀψοπώλης; de νόμος, νομοθέτης; dans κορυθαίολος, dans ποδάρκης, dans μονάρχης, il y a même suppression de deux lettres. Quelquefois, pour adoucir la prononciation, le ν se change en γ, παγχάλεπος. De même les Latins, de postero die, ont fait postridie. Usant du même procédé, nous avons fait de bas bord, bâbord; de bec jaune, béjaune; de contre escarpe, contrescarpe; de contre trouver, controuver; de corps, corsage, corset; de il n’y a guères, naguère; de tous jours, toujours; de la plus part[57], plupart; de passe avant, passavant; de néant moins, néanmoins; de plat fond, plafond; de plus tôt, plutôt; de vaut rien, vaurien; de sous rire, sourire; de sous coupe, soucoupe, etc.; de ores en avant, est devenu dorénavant[58]; à l’entour, alentour, etc.

[57] L’Académie, dans son Dictionnaire de 1694, écrit tousjours, pluspart.