L’autorité dont jouit le Dictionnaire français de Robert Estienne se perpétua longtemps. En 1586 Guillaume de Laimarie, imprimeur de Genève, donna une édition très-correcte du Dictionarium puerorum que Robert avait publié en dernier lieu, en 1557, postérieurement au Dictionnaire français-latin[93]. Cette édition de Laimarie renchérit dans plusieurs cas sur le Dictionnaire de 1549, pour l’emploi des lettres étymologiques surérogatoires; mais on lui doit quelques bonnes leçons, comme sansue par exemple (écrit sanssue dans le ms. Le Ver).
[93] Laimarie remania l’ordre des mots de la partie française pour remédier à la confusion qui résultait du groupement des mots dérivés sous leur simple, et il adopta l’ordre alphabétique absolu.
Le Dictionnaire françois-latin connu sous le nom de Jean Nicot, qui parut pour la première fois en 1564, le Thrésor de la langue françoyse du même, dans lequel il a mis à profit les recherches laissées par le président Ranconnet; le Grand Dictionnaire françois-latin du même Nicot, dont le succès se continua d’édition en édition jusqu’en 1618, nous reproduisent également l’orthographe de Robert Estienne, dont les éditeurs déclarent reprendre en grande partie le travail. Voici comment s’exprime à ce sujet Jacques du Puys dans la préface de l’édition de 1614: «Il ne peut que la France ne celebre grandement la memoire, comme elle se sent auoir été ornée par son industrie, de deffunct Robert Estienne, lequel peut estre dict auoir esté le premier qui a faict que la France, pour ce regard, ne cede à aucune autre nation, tant pour les graces qu’il a eu propres pour l’ornement de cet art d’imprimerie que pour l’amour infini qu’il a porté à l’vtilité publique et le grand labeur et peine qu’il a pris, sans y espargner rien qui ne fust en sa puissance, pour l’aduancer et mener à sa parfection: de quoy font foi tant de beaux et excellens liures et latins et grecs et hébrieux, plus encores recherchez auiourd’huy que du vivant de l’imprimeur.....» La perfection du Dictionnaire français «estant de soy tant recommandable et profitable qu’un chascun sçait, m’a principalement incité à r’imprimer le dict liure, duquel il y a quelque temps que i’ay recouuré l’exemplaire laissé par deça par le dict Robert Estienne, auant que de partir de France.»
L’édition de 1614 contient environ 26,000 mots avec toutes leurs acceptions alors connues.
Le P. Philibert Monet, de la Compagnie de Jésus, très-habile professeur de langue latine, rompit, dès 1624, avec la tradition léguée aux dictionnaristes par l’autorité jusque-là incontestée de Robert Estienne. Il fit paraître à cette époque un Parallele des deus langues latine et françoise, complétement perdu aujourd’hui, et que nous ne connaissons que par la préface de son Invantaire des deus langues françoise et latine, publiée à Lyon chez Claude Rigaud en 1635, in-folio. Ce dernier ouvrage, que j’ai eu le bonheur de me procurer récemment, est précieux pour l’histoire de la réforme orthographique modérée, car il en est le code. Il contient 23,000 mots au moins. Le système orthographique de l’auteur est simple et bien conçu: il ne s’attache pas uniquement, comme les phonographes, à figurer la prononciation, et ne fait pas disparaître toutes les lettres dites caractéristiques, mais il ne figure jamais, autant que possible, un même son par deux signes différents. Il écrit, par exemple, dysanterie, diseine, doit (digitus), contanter, contantement, contampler, continance, deus (duo), cheveus, barreaus, chevaus, et leurs similaires.
Nathaniel Duez, grammairien polyglotte, fit paraître en 1669 un Dictionnaire françois-italien, fort bien imprimé à Leyde chez Jean Elsevier. Son orthographe, conforme en général à celle de Robert Estienne et de ses continuateurs, renchérit même en certains cas sur ceux-ci par une nouvelle intrusion de lettres destinées à figurer de plus près l’orthographe latine et grecque. Ce glossaire contient 20,000 mots environ.
César Oudin, secrétaire interprète du roi pour les langues étrangères, publia en 1660 à Bruxelles le Trésor des deux langues francoise et espagnolle. Ce lexique est encore un calque, au point de vue de l’orthographe, de celui qu’Estienne avait publié 120 ans plus tôt.
César-Pierre Richelet, auteur d’un Dictionnaire françois publié à Genève en 1680, était aussi versé dans les langues anciennes que dans les langues modernes, l’italien et l’espagnol entre autres. Son dictionnaire, dont les premières éditions sont devenues rares et précieuses, est du plus haut intérêt. L’auteur s’exprime ainsi dans son avertissement: «Touchant l’orthographe, on a gardé un milieu entre l’ancienne et celle qui est tout à fait moderne et qui défigure la langue. On a seulement retranché de plusieurs mots les lettres qui ne rendent pas les mots méconnoissables quand elles en sont otées, et qui, ne se prononçant pas, embarrassent les étrangers et la plupart des provinciaux.
«On a écrit avocat, batistère, batême, colère, mélancolie, plu, reçu, revue, tisanne, trésor, et non pas advocat, baptistère, baptême, cholère, mélancholie, pleu, receu, reveuë, ptisane, thrésor.
«Dans la même vuë on retranche l’s qui se trouve après un e clair, et qui ne se prononce point, et on met un accent aigu sur l’e clair qui accompagnait cette s; si bien que présentement on écrit dédain, détruire, répondre, et non pas desdain, destruire, respondre.