«On retranche aussi l’s qui fait la silabe longue, et qui ne se prononce pas, soit que cette s se rencontre avec un e ouvert, ou avec quelque autre lettre, et on marque cet e ou cette autre lettre d’un circonflexe qui montre que la silabe est longue. On écrit apôtre, jeûne, tempête, et non pas apostre, jeusne, tempeste. Cette dernière façon d’orthographier est contestée. Néanmoins, parce qu’elle empêche qu’on ne se trompe à la prononciation et qu’elle est autorisée par d’habiles gens, j’ai jugé à propos de la suivre, si ce n’est à l’égard de certains mots qui sont si nuds lorsqu’on en a oté quelque lettre qu’on ne les reconnoît pas.
«A l’imitation de l’illustre monsieur d’Ablancourt, Préface de Tucidide, Apophtegmes des anciens, Marmol[94], etc., et de quelques auteurs célèbres, on change presque toujours l’y en i simple. On retranche la plu-part des lettres doubles et inutiles qui ne défigurent pas les mots lorsqu’elles en sont retranchées. On écrit afaire, ataquer, ateindre, dificulté, et non pas affaire, attaquer, difficulté.»
[94] 3 vol. in-4, 1667, revu par Richelet.
On voit combien cette orthographe est conforme à celle que Firmin Le Ver a consignée dans son dictionnaire rédigé deux siècles et demi auparavant. On doit moins s’étonner si l’ouvrage de Richelet, sous le rapport de l’orthographe, est si fort en avance sur le premier Dictionnaire de l’Académie de 1694. Lors de l’apparition, en 1680, de l’œuvre de Richelet, la copie des premières lettres du travail académique devait être déjà entre les mains de Coignard, imprimeur de l’Académie françoise (le privilége donné à l’Académie pour son Dictionnaire est de 1674). Or, d’après le témoignage même du privilége, la rédaction en était commencée dès 1635: elle devait donc représenter l’état de la langue, et de l’écriture en particulier, non pas en 1694, date de l’achèvement du dictionnaire, mais tel qu’il pouvait être vers 1660, époque de la mise sous presse de la première édition des cahiers. (On s’en convaincra en jetant les yeux sur le Tableau comparatif qui suit.) Or le travail d’analyse et de coordination accompli par de savants académiciens pendant la longue période comprise entre 1635 et 1680, époque de l’apparition du Dictionnaire de Richelet, ainsi que toutes les propositions acceptables des grammairiens réformateurs étaient, pour ainsi dire, non avenues: l’Académie se croyait engagée par les décisions grammaticales et orthographiques adoptées dans les Cahiers, puis dans les premières lettres du Dictionnaire.
Il est résulté de cette lenteur du travail, très-explicable en pareille matière, qu’au point de vue de l’usage, même en fait d’écriture, l’œuvre académique s’est trouvée arriérée en naissant, et que l’orthographe du Dictionnaire de Richelet de 1680, si raisonnable en bien des points, n’a pu être sanctionnée en partie par l’Académie qu’en 1740, en partie qu’en 1835, et qu’il en reste même une certaine part en instance devant l’Académie de 1868.
En 1685 parut à Lyon chez Pierre Guillemin, en 1 vol. in-folio, un Dictionnaire général et curieux, contenant les principaux mots et les plus usitez en la langue françoise, leurs définitions, divisions et étymologies par César de Rochefort. L’ouvrage eut peu de succès, et partant peu d’influence. Son orthographe ne se distingue par rien de particulier de celle des dictionnaristes de son temps.
Antoine Furetière, chassé de l’Académie française en 1685 et mort en 1688, a laissé un Dictionnaire universel qui ne parut qu’en 1690, à Roterdam. Bien qu’il soit antérieur comme date de publication à la première édition de l’Académie, il est facile de s’assurer qu’il a beaucoup profité des discussions et des travaux de la compagnie auxquels il avait eu part lui-même. Son orthographe, loin d’être, comme celle de Richelet, en progrès marqué sur celle du Dictionnaire de l’illustre Société, est plus inconséquente et moins régulière.
Tableau synoptique du changement d’orthographe depuis le XVe siècle dans les mots difficiles
Il m’a paru utile de résumer en un tableau synoptique les détails des vicissitudes orthographiques de quelques-uns des mots difficiles quant à l’écriture depuis 1420 jusqu’à nos jours, en extrayant la forme de chacun d’eux des anciens lexiques, soit manuscrits, soit imprimés, que je possède. Cette comparaison fait apparaître mieux qu’une longue dissertation la nature des causes qui ont agi, la persistance de certaines influences, et la raison du retour aux formes simplifiées.