Il n’est peut-être pas sans intérêt de rechercher quels principes ont dirigé l’Académie française dans l’établissement des règles d’orthographe adoptées dans la première édition de son Dictionnaire en 1694. Ces règles sont, pour la plupart, tombées en désuétude sous l’action du temps, mais il en reste encore des traces nombreuses dans presque toutes les parties de la sixième édition.
Pour déterminer ces principes, je m’attacherai à trois documents officiels:
La Préface du Dictionnaire même;
Les Cahiers de remarques sur l’orthographe françoise pour estre examinez par chacun de messieurs de l’Académie, sorte de mémento particulier destiné à assurer une certaine unité dans la discussion académique et à préparer la solution des difficultés grammaticales;
La Grammaire de Regnier des Marais, secrétaire perpétuel de la Compagnie, et chargé par elle de rédiger la Grammaire mentionnée dans les statuts de sa fondation.
1o Préface du Dictionnaire de l’Académie.
En 1694, l’Académie s’exprimait ainsi dans sa préface:
«L’Académie s’est attachée à l’ancienne orthographe receuë parmi tous les gens de lettres, parce qu’elle ayde à faire connoistre l’origine des mots. C’est pourquoy elle a creu ne devoir pas authoriser le retranchement que des particuliers, et principalement les imprimeurs, ont fait de quelques lettres, à la place desquelles ils ont introduit certaines figures qu’ils ont inventées[97], parce que ce retranchement oste tous les vestiges de l’analogie et des rapports qui sont entre les mots qui viennent du latin ou de quelque autre langue. Ainsi elle a écrit les mots corps, temps avec un p et les mots teste, honneste avec une s pour faire voir qu’ils viennent du latin tempus, corpus, testa, honestus... Il est vray qu’il y a aussi quelques mots dans lesquels elle n’a pas conservé certaines lettres caracteristiques qui en marquent l’origine, comme dans les mots devoir, fevrier, qu’on escrivoit autrefois debvoir et febvrier pour marquer le rapport entre le latin debere et februarius. Mais l’usage l’a decidé au contraire; car il faut reconnoistre l’usage pour le maistre de l’orthographe aussi bien que du choix des mots. C’est l’usage qui nous mene insensiblement d’une maniere d’escrire à l’autre, et qui seul a le pouvoir de le faire. C’est ce qui a rendu inutiles les diverses tentatives qui ont esté faites pour la reformation de l’orthographe depuis plus de cent cinquante ans par plusieurs particuliers qui ont fait des regles que personne n’a voulu observer[98]. Ce n’est pas qu’ils ayent manqué de raisons apparentes pour deffendre leurs opinions qui sont toutes fondées sur ce principe, qu’il faut que l’escriture represente la prononciation; mais cette maxime n’est pas absolument veritable; car si elle avoit lieu, il faudroit retrancher l’r finale des verbes aymer, ceder, partir, sortir[99], et autres de pareille nature dans les occasions où on ne les prononce point, quoy qu’on ne laisse pas de les escrire. Il en estoit de mesme dans la langue latine où l’on escrivoit souvent des lettres qui ne se prononçoient point. Je ne veux pas, dit Ciceron, qu’en prononçant on fasse sonner toutes les lettres avec une affectation desgoustante: Nolo exprimi litteras putidius (3, de Orat.). Ainsi on prononçoit multimodis et tectifractis quoy qu’on écrivist multis modis et tectis fractis, ce qui fait voir que l’escriture ne represente pas tousjours parfaitement la prononciation; car comme la peinture qui represente les corps ne peut pas peindre le mouvement des corps, de mesme l’escriture qui peint à sa maniere le corps de la parole, ne sçauroit peindre entierement la prononciation qui est le mouvement de la parole. L’Académie seroit donc entrée dans un détail tres-long et tres-inutile, si elle avoit voulu s’engager en faveur des estrangers à donner des regles de la prononciation. Quiconque veut sçavoir la veritable prononciation d’une langue qui luy est estrangere, doit l’apprendre dans le commerce des naturels du pays; toute autre methode est trompeuse, et pretendre donner à quelqu’un l’idée d’un son qu’il n’a jamais entendu, c’est vouloir donner à un aveugle l’idée des couleurs qu’il n’a jamais veuës. Cependant l’Académie n’a pas negligé de marquer la prononciation de certains mots lors qu’elle est trop esloignée de la maniere dont ils sont escrits et l’s en fournit plusieurs exemples; c’est une des lettres qui varient le plus dans la prononciation lors qu’elle precede une autre consone, parce que tantost elle se prononce fortement, comme dans les mots peste, veste, funeste, tantost elle ne sert qu’à allonger la prononciation de la syllabe, comme dans ces mots teste, tempeste; quelquefois elle ne produit aucun effet dans la prononciation, comme en ces mots, espée, esternuer; c’est pourquoy on a eu soin d’avertir le lecteur quand elle doit estre prononcée. Il y a des mots où elle a le son d’un z, et c’est quand elle est entre deux voyelles, comme dans ces mots aisé, desir, peser. Mais elle n’est pas la seule lettre qui soit sujette à ces changemens. Le c se prononce quelquefois comme un g, ainsi on prononce segret et non pas secret, segond et non pas second, Glaude et non pas Claude, quoy que dans l’escriture on doive absolument retenir le c. Ainsi les Romains prononçoient Gaius, quoy qu’ils escrivissent Caius, Amurga quoy qu’ils escrivissent Amurca, selon l’observation de Servius sur le premier livre des Georgiques; ce qui acheve de confirmer ce qu’on vient de dire que la prononciation et l’orthographe ne s’accordent pas tousjours et que c’est de la vive voix seule qu’on peut attendre une parfaite connoissance de la prononciation des langues vivantes et qu’on n’appelle vivantes que parce qu’elles sont encore animées du son et de la voix des peuples qui les parlent naturellement; au lieu que les autres langues sont appellées mortes, parce qu’elles ne sont plus parlées par aucune nation, et n’ont plus par consequent que des prononciations arbitraires au deffaut de la naturelle et de la veritable qui est totalement ignorée[100].»
[97] Les accents.
[98] Moins de cent ans après, l’Académie devait, conformément aux propositions de la plupart des novateurs, simplifier l’écriture de près de cinq mille mots et introduire les accents dans le corps d’une grande partie d’entre eux.