Pierre Corneille, membre de l’Académie française en 1647, s’est beaucoup préoccupé de l’orthographe. Il désirait sinon une réforme complète, du moins plus qu’une régularisation. Trente ans avant la première édition du Dictionnaire de l’Académie, en tête de l’édition de luxe donnée par lui-même en 1664 (le Théâtre de P. Corneille, reveu et corrigé par l’autheur, impr. à Rouen, 2 vol. in-fol.), il s’exprime ainsi dans un Avis au lecteur:
«Vous trouuerez quelque chose d’étrange aux innouations en l’Ortographe que j’ay hazardées icy, et ie veux bien vous en rendre raison. L’vsage de nostre langue est à present si épandu par toute l’Europe, principalement vers le Nord, qu’on y voit peu d’Estats où elle ne soit connuë; c’est ce qui m’a fait croire qu’il ne seroit pas mal à propos d’en faciliter la prononciation aux estrangers, qui s’y trouuent souuent embarrassez par les diuers sons qu’elle donne quelquefois aux mesmes lettres. Les Hollandois m’ont frayé le chemin, et donné ouuerture à y mettre distinction par de differents caracteres, que jusqu’icy nos imprimeurs ont employé indifferemment. Ils ont séparé les i et les u consones d’auec les i et les u voyelles, en se seruant tousiours de l’j et de l’v pour les premieres, et laissant l’i et l’u pour les autres, qui jusqu’à ces derniers temps auoient esté confondus..... Leur exemple m’a enhardy à passer plus auant. I’ay veu quatre prononciations differentes dans nos ſ et trois dans nos e, et j’ay cherché les moyens d’en oster toutes ambiguïtez, ou par des caracteres differens, ou par des régles generales, auec quelques exceptions. Ie ne sçay si j’y auray reüssi, mais si cette ébauche ne déplaist pas, elle pourra donner iour à faire vn trauail plus acheué sur cette matiere, et peut-estre que ce ne sera pas rendre vn petit seruice à nostre langue et au public.
«Nous prononçons l’s de quatre diuerses manieres: tantost nous l’aspirons, comme en ces mots, peſte, chaſte; tantost elle allonge la syllabe, comme en ceux-cy, paſte, teſte; tantost elle ne fait aucun son, comme à eſblouïr, eſbranler, il eſtoit; et tantost elle se prononce comme vn z, comme à preſider, preſumer. Nous n’auons que deux differens caracteres, ſ et s, pour ces quatre differentes prononciations: il faut donc establir quelques maximes generales pour faire les distinctions entieres. Cette lettre se rencontre au commencement des mots, ou au milieu, ou à la fin. Au commencement elle aspire toujours: ſoy, ſien, ſauuer, ſuborner; à la fin, elle n’a presque point de son, et ne fait qu’allonger tant soit peu la syllabe, quand le mot qui suit se commence par vne consone, et quand il commence par vne voyelle, elle se détache de celuy qu’elle finit pour se joindre auec elle, et se prononce toûjours comme vn z, soit qu’elle soit précedée par vne consone ou par vne voyelle.
«Dans le milieu du mot, elle est, ou entre deux voyelles, ou aprés vne consone, ou auant vne consone. Entre deux voyelles elle passe tousiours pour z, et aprés vne consone elle aspire tousiours, et cette difference se remarque entre les verbes composez qui viennent de la mesme racine. On prononce prezumer, rezister, mais on ne prononce pas conzumer, n’y perzister. Ces régles n’ont aucune exception, et j’ay abandonné en ces rencontres le choix des caracteres à l’imprimeur, pour se seruir du grand ou du petit, selon qu’ils se sont le mieux accommodez auec les lettres qui les joignent. Mais ie n’en ay pas fait de mesme, quand l’ſ est auant vne consone dans le milieu du mot, et ie n’ay pû souffrir que ces trois mots, reſte, tempeſte, vous eſtes, fussent escrits l’vn comme l’autre, ayant des prononciations si differentes. I’ay reserué la petite s pour celle où la syllabe est aspirée, la grande pour celle où elle est simplement allongée, et l’ay supprimée entierement au troisiéme mot où elle ne fait point de son, la marquant seulement par vn accent sur la lettre qui la précede. I’ay donc fait ortographer ainsi les mots suiuants et leurs semblables, peste, funeste, chaste, reſiste, espoir; tempeſte, haſte, teſte; vous étes, il étoit, ébloüir, écouter, épargner, arréter. Ce dernier verbe ne laisse pas d’auoir quelques temps dans sa conjugaison où il faut lui rendre l’ſ, parce qu’elle allonge la syllabe, comme à l’impératif arreſte, qui rime bien auec teſte, mais à l’infinitif et en quelques autres où elle ne fait pas cet effet, il est bon de la supprimer et escrire, j’arrétois, j’ay arrété, j’arréteray, nous arrétons, etc.
«Quant à l’e, nous en auons de trois sortes. L’e feminin qui se rencontre tousiours ou seul, ou en diphtongue dans toutes les dernieres syllabes de nos mots qui ont la terminaison feminine, et qui fait si peu de son, que cette syllabe n’est iamais contée à rien à la fin de nos vers feminins, qui en ont tousiours vne plus que les autres. L’e masculin qui se prononce comme dans la langue latine, et vn troisième e qui ne va iamais sans l’s, qui luy donne vn son esleué qui se prononce à bouche ouuerte, en ces mots, ſucces, acces, expres. Or comme ce seroit vne grande confusion que ces trois e en ces trois mots, aſpres, verite et apres, qui ont vne prononciation si differente, eussent vn caractère pareil, il est aisé d’y remedier, par ces trois sortes d’e que nous donne l’imprimerie, e, é, è, qu’on peut nommer l’e simple, l’e aigu et l’e graue[111]. Le premier seruira pour nos terminaisons feminines, le second pour les latines, et le troisième pour les esleuées, et nous escrirons ainsi ces trois mots et leurs pareils, aſpres, verité après, ce que nous estendrons à ſuccès, excès, procès, qu’on auoit jusqu’icy escrits auec l’e aigu, comme les terminaisons latines, quoy que le son en soit fort different. Il est vray que les imprimeurs y auoient mis quelque difference, en ce que cette terminaison n’estant iamais sans ſ, quand il s’en rencontroit vne aprés vn é latin, ils la changeoient en z et ne la faisoient préceder que par vn e simple. Ils impriment veritez, deïtez, dignitez et non verités, deïtés, dignités, et j’ay conserué cette ortographe: mais pour éuiter toute sorte de confusion entre le son des mots qui ont l’e latin sans ſ, comme verité, et ceux qui ont la prononciation éleuée comme succès, j’ay crû à propos de nous seruir de differents caracteres, puisque nous en auons, et donner l’è grave à ceux de cette derniere espece. Nos deux articles pluriels, les et des ont le mesme son, quoy qu’écrits avec l’e simple: il est si mal-aisé de les prononcer autrement, que ie n’ay pas crû qu’il fust besoin d’y rien changer. Ie dy la mesme chose de l’e deuant deux ll, qui prend le son aussi esleué en ces mots belle, fidelle, rebelle, etc., qu’en ceux-cy, succès, excès; mais comme cela arriue tousiours quand il se rencontre auant ces deux ll, il suffit d’en faire cette remarque sans changement de caractere. Le mesme arriue deuant le simple l, à la fin du mot mortel, appel, criminel et non pas au milieu, comme en ces mots celer, chanceler, où l’e auant cette l garde le son de l’e feminin.
[111] Il est regrettable que, dans cette excellente réforme, Corneille n’ait pas, tout au contraire, nommé grave l’e que nous appelons aigu, et aigu celui que nous nommons grave; cela eût été plus logique, puisque la voix s’abaisse en pesant sur le premier et s’élève sur le second.
«Il est bon aussi de remarquer qu’on ne se sert d’ordinaire de l’é aigu qu’à la fin du mot, ou quand on supprime l’ſ qui le suit, comme à établir, étonner: cependant il se rencontre souuent au milieu des mots auec le mesme son, bien qu’on ne l’escriue qu’avec vn e simple, comme en ce mot seuerité qu’il faudroit escrire séuérité, pour le faire prononcer exactement, et peut-estre le feray-je obseruer en la premiere impression qui se pourra faire de ces recueils.
«La double ll dont ie viens de parler à l’occasion de l’e a aussi deux prononciations en nostre langue, l’vne seche et simple, qui suit l’ortographe, l’autre molle qui semble y joindre vne h. Nous n’auons point de differents caracteres à les distinguer, mais on en peut donner cette régle infaillible. Toutes les fois qu’il n’y a point d’i auant les deux ll, la prononciation ne prend point cette mollesse: en voicy des exemples dans les quatre autres voyelles, baller, rebeller, coller, annuller. Toutes les fois qu’il y a vn i auant les deux ll, soit seul, soit en diphtongue, la prononciation y adjouste vne h. On escrit bailler, éueiller, briller, chatoüiller, cueillir et on prononce baillher, éueillher, brillher, chatouillher, cueillhir. Il faut excepter de cette régle tous les mots qui viennent du latin et qui ont deux ll dans cette langue, comme ville, mille, tranquille, imbecille, distille, illustre, illegitime, illicite, etc. Ie dis qui ont deux ll en latin, parce que les mots de fille et famille en viennent et se prononcent auec cette mollesse des autres, qui ont l’i deuant les deux ll et n’en viennent pas; mais ce qui fait cette difference, c’est qu’ils ne tiennent pas les deux ll des mots latins filia et familia qui n’en ont qu’vne, mais purement de nostre langue. Cette régle et cette exception sont generales et asseurées. Quelques modernes, pour oster toute l’ambiguïté de cette prononciation, ont escrit les mots qui se prononcent sans la mollesse de l’h auec vne l simple, en cette maniere, tranquile, imbecile, distile, et cette ortographe pourroit s’accommoder dans les trois voyelles a, o, u, pour escrire simplement baler, affoler, annuler, mais elle ne s’accommoderoit point du tout auec l’e et on auroit de la peine à prononcer fidelle et belle si on escriuoit fidele et bele; l’i mesme sur lequel ils ont pris ce droit ne le pourroit pas souffrir tousiours et particulierement en ces mots ville, mille, dont le premier, si on le reduisoit à vne l simple, se confondroit auec vile, qui a vne signification toute autre.
«Il y auroit encor quantité de remarques à faire sur les differentes manieres que nous auons de prononcer quelques lettres en nostre langue; mais ie n’entreprends pas de faire vn traité entier de l’ortographe et de la prononciation, et me contente de vous auoir donné ce mot d’auis touchant ce que i’ay innoué icy. Comme les imprimeurs ont eu de la peine à s’y accoustumer, ils n’auront pas suiuy ce nouuel ordre si punctuellement qu’il ne s’y soit coulé bien des fautes: vous me ferez la grace d’y suppléer.»
On peut, en effet, juger du désordre orthographique qui s’était introduit dans les imprimeries d’alors par la longue citation textuelle que je viens de reproduire. Ce n’est donc point un faible service que rendit la publication du Dictionnaire de l’Académie en apportant quelque remède à cette anarchie.