C’est un grand mérite à Corneille d’avoir proposé, comme nous venons de le voir, une accentuation régulière de l’e plus de cent ans avant que l’Académie l’introduisît complétement dans le Dictionnaire. Quant à la distinction qu’il suggère de l’ſ longue et de la petite s, elle devint inutile dès 1740 par l’emploi de l’é aigu et de l’ê circonflexe, ces deux accents ayant remplacé l’s.

Il est regrettable que Corneille, sans doute à cause de son âge, n’ait pu assister aux premières délibérations des Cahiers; son autorité, secondée par celle de Bossuet, eût sans doute fait prévaloir beaucoup d’améliorations dont quelques-unes ne sont pas encore réalisées.

Jacques-Bénigne Bossuet, membre de l’Académie vers 1670, prit une part active à la rédaction du Dictionnaire. Ses idées en matière d’orthographe, dont on trouve quelques traces dans le manuscrit existant à la Bibliothèque impériale des Résolutions de l’Académie françoise touchant l’orthographe[112], sont aussi libérales que progressives. On en jugera par les quelques passages suivants que j’extrais de l’introduction des Cahiers dans l’édition donnée par M. Marty-Laveaux:

[112] C’est le titre primitif des Cahiers sur l’orthographe.

«Parmi les lettres qui ne se prononcent pas et que l’Académie a dessein de retenir, il y en a qui ne seruent guere a faire connoistre l’origine; de plus il faut marquer de quelle origine on ueut parler, car l’ancienne orthographe retient des lettres qui marquent l’origine a l’egard des langues etrangeres, latine, italienne, alemande, et d’autres qui font connoistre l’ancienne prononciation de la France mesme. Il faut demesler tout cela. Autrement des le premier pas on confondra toutes les idées.»

«On ueut suivre, dit-on, l’ancienne orthographe (art. Ier des Cahiers) et cependant on la condamne ici et ailleurs une infinité de fois. Ueut on ecrire recebuoir, deub, nuict, etc.? On les reiette. Ce n’est donc pas l’ancienne orthographe qu’on ueut suiure, mais on ueut suiure l’usage constant et retenir les restes de l’origine et les uestiges de l’antiquité autant que l’usage le permettra.»

On avait proposé de dire dans les Résolutions: «C’est une vilaine et ridicule orthographe d’escrire par un a ces syllabes qu’on a touiours escrites en et ent, par exemple d’orthographier antreprandre, commancemant, anfant, sansemant, etc.» Bossuet, plus grammairien en cette circonstance que Regnier des Marais, qui voulait qu’on passât à l’ordre du jour, s’exprime en ces termes:

«Il y a pourtant ici quelques regles a donner pour l’instruction. La regle la plus generale c’est de retenir en par tout ou il y a en ou in en latin, comme dans in, intra et leurs composez. Cependant dans les participes qui ont ens en latin on ne laisse pas de dire en francois lisant, peignant, oyant, feignant, etc., et de mesme pour les gerondifs legendo, patiendo, en lisant, en pâtissant, etc. Les mesmes participes deuenant adiectifs reprennent l’e comme intelligens, intelligent, patiens, patient, negligens, negligent, et ainsi des autres. On pourroit donc donner pour regle que tous les participes et gerondifs ont ant, que tous les adverbes et noms en mant s’escriuent ment, parce que les noms semblent uenir de quelques latins terminez en mentum, et les adverbes semblent uenir: fortement de forti mente.....

«Au reste, je ne uoudrois pas faire de remarques contre l’orthographe impertinente de Ramus, mais on peut faire uoir par cet excez l’equité de la regle que la Compagnie propose comme je dis a la fin.....

«Le principal est de se fonder en bons principes et de bien faire connoistre l’intention de la Compaignie: qu’elle ne peut souffrir une fausse regle qu’on a uoulu introduire d’escrire comme on prononce, parce qu’en uoulant instruire les estrangers et leur faciliter la prononciation de nostre langue, on la fait mesconnoistre aux François mesmes. Si on ecrivoit tans, chan, cham, emais ou émês, anterreman, connaissais[113], faisaient, qui reconnoistroit ces mots? On ne lit point lettre à lettre, mais la figure entiere du mot fait son impression tout ensemble sur l’œil et sur l’esprit, de sorte que quand cette figure est considerablement changée tout à coup, les mots ont perdu les traits qui les rendent reconnoissables a la ueüe et les yeux ne sont point contents[114]. Il y a aussi une autre ortographe qui s’attache scrupuleusement a toutes les lettres tirées des langues dont la nostre a pris ses mots, et qui ueut escrire nuict, escripture, etc. Celle la blesse les yeux d’une autre sorte en leur remettant en ueüe des lettres dont ils sont desaccoutumez et que l’oreille n’a iamais connus (sic)[115]. C’est la ce qui s’appelle l’ancienne orthographe uicieuse. La Compaignie paroistra conduite par un iugement bien reglé quand apres auoir marqué ces deux extremitez si manifestement uitieuses, elle dira qu’elle ueut tenir un juste milieu. Qu’elle se propose: