—Voyons, reprit-il, c'est de vous qu'il s'agit… Plût à Dieu qu'on pût sauver la France comme je vous sauverai!…
Le guide que j'avais pris à Étain, assis sur une chaise, s'essuyait le front et me regardait d'un air qui semblait dire: J'ai fait mon devoir, faites le vôtre. Je tirai de ma ceinture, cachée sous ma blouse, dix pièces d'or et les mis dans sa main. Il les compta une à une, et les faisant passer dans sa bourse de cuir:—C'est bien, me dit-il. Quatre verres étaient sur la table, chacun de nous prit le sien et l'avala d'un trait après l'avoir choqué contre ceux de ses voisins.
—En route à présent, dit le maire.
IX
Le nouveau guide qu'il m'avait procuré allait droit devant lui comme un cerf, mais l'oeil au guet, l'oreille tendue, et profitant des pans de mur, des haies vives, des plis de terrain, des taillis, pour dissimuler sa marche.
—La précaution vous étonne, me dit-il, c'est qu'on a vu des uhlans par ici et ils ne se gênent pas pour mettre leurs pistolets sous le nez des gens.
Nous marchions depuis un assez long temps, lorsqu'au détour d'un chemin creux il me montra du bout de son bâton un bois devant lequel s'élevait un poteau. Un mot écrit en lettres blanches sur un écriteau noir me sauta aux yeux.—La Belgique! c'est la Belgique! Tout en criant j'avais pris ma course. Les sabots ne me gênaient plus.
—Oui, vous y êtes, me dit le guide, qui pénétra sur mes talons dans le petit bois, la frontière est passée; là est Virton qui est à la Belgique, ici Montmédy qui est à la France. Vous n'avez plus à craindre maintenant que d'être pris par une patrouille belge et interné au camp de Beverloo. Mais, soyez tranquille, je sais un homme qui saura vous faire traverser les lignes belges à la barbe des chasseurs et des lanciers.
L'homme que nous cherchions,—c'était un garde,—vidait un pot de bière dans l'auberge voisine; à la vue de mon guide il en fit venir un second, j'en demandai un troisième et la connaissance fut bientôt faite.
Il avait déjà tiré vingt Français des griffes des Prussiens et comptait bien ne pas s'en tenir là. Après m'avoir fait raconter mon histoire, dont je ne lui cachai aucun détail, il m'engagea à aller me coucher et me conduisit lui-même dans ma chambre. La vue du lit où il y avait des draps blancs me donna subitement envie de dormir.—Nous partons demain matin à six heures. A cinq heures et demie je vous réveillerai, me dit le garde. Et d'un air gai: Je n'ai pas besoin de vous souhaiter bonne nuit, n'est-ce pas?