Le fait est que je dormais tout debout. Il faut avoir eu les jambes endolories par de longues étapes, les pieds meurtris, les jointures brisées, le corps épuisé par d'excessives fatigues, et subi des sommeils lourds et pénibles sur la terre humide et dure, pour comprendre l'ineffable sensation d'étendre et d'étirer ses membres dans la fraîcheur des draps. Je m'en donnai la joie pendant un quart d'heure, luttant avec volupté contre ma lassitude. Puis mes yeux se fermèrent, et, bercé par la chanson de quelques buveurs, je ne sentis bientôt plus que la tiède chaleur du lit qui m'engourdissait.

Je dormais encore les poings fermés lorsque, de grand matin, mon guide entra pour me prévenir qu'une voiture m'attendait à la porte.

—Et je vous jure que nous arriverons à temps à la station où vous pourrez prendre le chemin de fer.

Il s'interrompit pour prendre dans sa poche son brevet de garde particulier des propriétés de M. le comte X., et me le présentant:—Avec ce bout de papier nous irons jusqu'à Bruxelles, reprit-il.

Des escouades de soldats à cheval ou à pied passaient sur la route; nous traversions des villages qui en fourmillaient; personne ne nous demanda rien. Il arrivait quelquefois que des piétons, ou des campagnards qui filaient en cabriolet, nous saluaient d'un grand bonjour bruyant. Le garde y répondait d'une voix joyeuse en faisant claquer son fouet.

—Ce n'est pas plus difficile que ça, me dit-il enfin en arrêtant son cheval au village de Marbrehau, où il y avait une station de chemin de fer.

La maison devant laquelle la voiture qui nous portait fit son dernier tour de roue, appartenait à une famille de gros cultivateurs. Ces braves gens m'accueillirent de leur mieux et insistèrent avec bonhomie pour me faire asseoir à leur table. En un tour de main le couvert fut dressé. Ils ne se lassaient pas de me questionner et il fallut leur raconter mon histoire de point en point. Leur curiosité ne se fatiguait pas et la franchise de leur hospitalité m'engageait à tout dire; volontiers ils m'auraient retenu jusqu'au lendemain, mais un coup de cloche m'avertit que le train allait partir. Toute la famille me fit des adieux qui me touchèrent et voulut m'accompagner jusqu'à la gare comme si j'avais été l'un des leurs. C'était à qui me donnerait la plus vigoureuse poignée de main.

Au moment où j'arrivai sur le quai de gare, un visage m'apparut qui me fit tressaillir. Je venais de retrouver à la station de Marbrehau l'un de mes compagnons de tente, un zouave du 3e. Il portait un chapeau de feutre mou, une veste de grosse bure, un pantalon de drap effiloqué.

—Tu t'es donc sauvé?

—Je crois bien! Et toi aussi.