—Oui, répondit Boon.
—Je rends grâce au ciel que ce malheur soit tombé sur moi plutôt que sur un autre,—dit Frémont-Hotspur;—qu'on lève les tentes, et qu'on mette les chevaux aux voitures. Colonel Boon, remerciez les guerriers sauvages des services importants qu'ils nous ont rendus cette nuit, mais ne leur permettez pas de s'éloigner du camp: j'ai de graves motifs pour que mes ordres ne soient pas violés; vous connaissez la passion de nos auxiliaires pour le scalp; que le Natchez, Whip-Poor-Will, use de toute son influence sur eux pour les contenir.
Frémont-Hotspur ignorait que le Natchez fût captif; Daniel Boon sortit et signifia les ordres du jeune commandant qui furent ponctuellement exécutés.
Des vociférations épouvantables succédèrent à la tranquillité qui avait régné pendant quelques instants dans la vallée; les Pawnies, armés de tisons enflammés, torturaient leur prisonnier. Daniel Boon devina ce qui se passait, mais il comptait beaucoup sur l'héroïsme du Natchez, qui lui avait recommandé de ne lui porter aucun secours; le succès d'un plan concerté en secret, en dépendait. Mais assistons à cette scène digne de la sainte inquisition…
—Ha, ha, Natchez, ta dernière heure est arrivée,—lui dit le chef;—il faut que le soleil brille sur ta honte! Un Pawnie est un renard dans le conseil, et un ours gris dans les combats; mais qu'est-ce qu'un Natchez? une peau rouge, qui va mendier sa venaison; un écureuil qui ne peut rester en place: la vengeance des Natchez dort, et ils attendent les fêtes pour chanter au milieu des Squaws.
—L'âme des Pawnies coule avec leur sang par la piqûre des flèches de Whip-Poor-Will,—répliqua le Natchez;—nous avons eu des chefs plus sages que le castor, et plus rusés que le renard: quand la neige était rougie de leur sang les oiseaux poussaient des cris, les loups hurlaient, et les reptiles rampaient d'un autre côté, car ce sang était bien rouge!…
—Tu mourras Natchez,—s'écria le chef furieux;—c'est la queue du serpent blessé dont il ne faut point manger; c'est aussi des derniers vagabonds de ta tribu qu'il faut se méfier, car vos pères vous ont laissé un grand nombre d'injures à venger…
Whip-Poor-Will semblait défier la colère de ses ennemis. Il entonna son chant de mort. Ces chants ne consistent, en général, que dans le récit de leurs propres prouesses, ou de celles de leurs ancêtres, à la chasse ou à la guerre: mais quand ils marchent au supplice, ce sont des invectives et des insultes adressées à leurs bourreaux…
—Les cœurs des Pawnies n'ont pas de sang!—s'écria le Natchez pendant qu'on le torturait;—Venez!… repaissez-vous de ma chair!!… avec elle vous dévorerez vos aïeux, vos pères, vos frères, vos fils, qui ont servi de nourriture à mon corps!… savourez mon sang!… savourez le bien! c'est celui d'un brave!… Je vais mourir!… je vois les lâches qui vont m'arracher la vie!… lorsqu'on parlera de moi au village des Natchez, les guerriers diront: «Whip-Poor-Will est mort comme un homme, en méprisant la fureur de ses ennemis; aiguisons nos tomahawcks, pour couvrir son corps de chevelures; s'ils ont bu le bouillon de sa chair, nous boirons le leur, et nous donnerons leurs os à nos chiens.» Attache moi fortement, entends-tu, Powhattan? tourmente moi comme je t'aurais tourmenté, et tu verras si je sais mourir; Whip-Poor-Will ne craint pas la mort; ses pères l'attendent dans le pays de chasse.»
La joie des bourreaux était au comble; Whip-Poor-Will opposa une constance invincible à leur rage; les uns s'apprêtaient à lui arracher les dents, les ongles; les autres lui brûlaient toutes les parties du corps avec des tisons ardents. Nous avons dit que dans ces circonstances, il s'établit une lutte presque surnaturelle entre le courage le plus héroïque, et la férocité la plus inouie; la fermeté est égale à l'acharnement: c'est au milieu de ces tourments infernaux que le prisonnier, attaché au poteau, entonne son chant de mort, et excite la colère des ennemis qui le torturent. Un Pawnie tira son couteau et s'avança pour scalper le Natchez, mais celui-ci fit un effort surhumain, rompit ses liens, saisit un canon de fusil qui rougissait au feu, et défia ses ennemis. Effrayés de tant d'audace, les Pawnies n'osèrent aborder un homme à demi-brûlé.