Whip-Poor-Will, après en avoir terrassé plusieurs, se mit à fuir, les ennemis le poursuivirent comme une meute. On entendait leurs cris dans le lointain; à voir tant de flambeaux on eût dit une procession de spectres infernaux: le silence se rétablit peu à peu dans la plaine.

—M. Percy, partons,—dit Frémont-Hotspur d'une voix calme, mais ferme;—nous sommes sauvés!… M. Percy, m'entendez-vous?… partons, vous dis-je!…

—Il divisa la mer, et les fit passer! et il resserra les eaux comme dans un vase!—s'écria Percy de nouveau en proie au délire.—Et l'on verra le froment semé dans la terre sur le haut des montagnes, pousser son fruit qui s'élèvera plus haut que les cèdres du Liban; et la cité sainte produira une multitude de peuples semblables à l'herbe de la terre!…

—M. Percy, m'entendez-vous? C'est moi, Frémont-Hotspur!… Partons, vous dis-je!… songez à votre femme, à vos enfants!…

—Fuyez, M. Frémont-Hotspur, et abandonnez-nous à notre malheureux sort!—dit mistress Percy…

—Moi fuir!—s'écria Frémont-Hotspur avec indignation; non, madame, nous périrons tous, ou vous serez sauvés avec nous!… M. Percy, partons!…

Frémont-Hotspur ne reçut pas de réponse; Daniel Boon entra dans la tente, et aida le jeune pionnier à transporter Aaron Percy dans un des waggons; le plus grand calme régnait toujours dans la vallée. On fit quelques préparatifs pour protéger les femmes et les enfants contre le froid, et après un quart d'heure d'attente dans le plus grand silence, Frémont-Hotspur donna le signal du départ; la caravane se mit en marche en suivant le cours de la rivière, et arriva au gué; ceux des Pawnies préposés à sa garde, avaient déserté leurs postes; on traversa la rivière sans obstacle: c'est dans de tels pas que les surprises les plus sanguinaires ont lieu dans les guerres des Indiens. Après avoir franchi le défilé qui eût offert de grands avantages à des ennemis moins vindicatifs que des sauvages, les pionniers débouchèrent dans la plaine, et pressèrent leur marche; ils avaient triomphé sans verser le sang ennemi, et sans avoir payé le succès de la vie d'un seul de leurs compagnons…, cette victoire était plus en harmonie avec leurs principes… La lune s'abaissait vers l'horizon, mais le jour ne paraissait pas encore; on se hâta de sortir de ces dangereux parages à la faveur de l'obscurité… Les pionniers marchaient dans le plus profond silence; de temps à autre seulement, on entendait les pieds des chevaux qui heurtaient les cailloux… Enfin le soleil se leva radieux, et atteignit la moitié de sa course, avant que les voyageurs fissent halte pour prendre quelques instants de repos… Aaron Percy avait repris ses sens; il distingua Frémont-Hotspur dans le groupe de ceux qui venaient s'informer de son état, et lui tendit la main, mais le jeune Américain pria Daniel Boon de raconter tout ce qui s'était passé. Celui-ci fit approcher le jeune Natchez; son corps était tellement couvert de brûlures, que les pionniers purent à peine le reconnaître; c'était à son dévouement qu'ils devaient leur salut; pour forcer l'ennemi à abandonner le défilé, il s'était laissé prendre, persuadé que tous les guerriers Pawnies s'empresseraient de quitter leurs postes pour venir lui infliger les plus horribles supplices: le stratagème avait complétement réussi: il leur échappa enfin et se mit à fuir dans une direction opposée à celle que devait prendre la caravane; les Pawnies l'y suivirent, et les pionniers purent partir sans crainte. Chacun s'empressa de lui témoigner sa reconnaissance; cependant les dames n'osaient approcher; les scalps sanglants des ennemis, suspendus à la ceinture du jeune sauvage, leur inspiraient une horreur invincible.

Après une courte prière, Frémont-Hotspur donna l'ordre de partir; la caravane se remit en marche, et ne fit halte qu'à une heure avancée de la nuit… Tout-à-coup une lueur aussi brillante que celle du soleil parut à l'horizon…

—La prairie est en feu,—dit Daniel Boon;—les Pawnies ne bougeront pas, bien convaincus que les flammes nous atteindront plus vite qu'ils ne le pourraient eux-mêmes;… mais nous sommes en sûreté… que les dames se rassurent…

Il n'y a point de spectacle plus effrayant que celui de ces vastes incendies qui, dans un court espace de temps, parcourent des plaines de vingt à trente milles de circonférence, et dévorent les roseaux dont elles sont couvertes. Ces conflagrations présentent l'image de la destruction la plus rapide dont on puisse se faire une idée: il n'est personne qui ne soit saisi de terreur à la vue de ce spectacle. Les sauvages incendient quelquefois les prairies pour cacher leurs traces à ceux qui les poursuivent; ils sont alors redoutables, même à leurs amis, car dans leur humeur farouche, ils ne respectent rien. Les conflagrations des prairies accélèrent la végétation en détruisant les tiges desséchées; c'est la nuit qu'elles offrent un spectacle vraiment sublime; vues à la distance de quelques milles, tantôt elles paraissent permanentes, tantôt elles roulent en tourbillons de flammes et de fumée…