Nous avons dit que c'est à la chasse ou à la guerre qu'un étranger peut voir, dans tout leur développement, les facultés des sauvages; c'est à la poursuite des animaux féroces ou des ennemis qu'ils déploient toute leur activité.

Les pionniers, bien armés, se mirent en route; une belle prairie, émaillée de fleurs d'automne, s'étendait devant eux à perte de vue; ses bords étaient marqués par des cotonniers, arbres au feuillage frais et brillant, sur lesquels les yeux se reposent avec délice après avoir longtemps contemplé de monotones solitudes. Dans ces prairies errent de grands troupeaux de daims et d'antilopes; les loups, dans leur rage famélique, les poursuivent et les mettent en pièces. Souvent ils attaquent les jeunes buffalos; les génisses les défendent tant qu'ils se tiennent près du troupeau, mais s'ils s'en écartent, elles n'osent s'exposer elles-mêmes… rare exemple d'un défaut de sollicitude maternelle!

—Que voyons-nous là-bas, colonel Boon?—demanda le capitaine Bonvouloir,—est-ce un nuage ou un troupeau de buffalos?

—Ce sont des pigeons sauvages,—répondit le vieux chasseur.

—Des bichons!—s'écria un gros Alsacien stupéfait.

Ia, mein herr,—répondit Boon;—le nombre de ces oiseaux, qui fréquentent les déserts de l'Ouest, semble presque innombrable; ils forment, comme vous le voyez, de véritables nuages qui se meuvent avec une vitesse extraordinaire.

En effet, les pigeons sauvages remplissent ces contrées de leurs bandes voyageuses. Rien n'est plus agréable à voir que leurs rapides évolutions, leurs cercles, leurs changements soudains de direction, comme s'ils n'avaient qu'un même esprit; leurs couleurs varient à chaque instant suivant qu'ils présentent aux spectateurs leur dos, leur poitrine ou la partie inférieure de leurs ailes. Quand ils s'abattent dans les plaines, ils couvrent des acres entiers de terrain; dans les bois, les branches se brisent sous leur nombre…

—Ces oiseaux,—observa le docteur Wilhem,—doivent dévorer, en passant, tout ce qui peut servir à leur subsistance.

—C'est vrai,—dit Boon;—vous savez sans doute que ces immenses bandes observent une certaine discipline, afin que chaque membre puisse se procurer sa nourriture. Comme les premiers rangs trouvent nécessairement la plus grande abondance, et que l'arrière-garde n'a plus que peu de chose à glaner, aussitôt qu'un rang se trouve le dernier, il se lève, passe par-dessus toute la troupe et prend place en avant; le rang suivant en fait autant à son tour, et de cette manière les derniers devenant continuellement les premiers, toute la bande participe successivement aux grains… Mais regardez un peu plus à l'Ouest, capitaine Bonvouloir, et vous apercevrez un troupeau de trois à quatre mille buffalos…

—Des buffalos!—s'écria le marin au comble de l'étonnement,—jamais!… J'ai entendu les échos des rochers répéter le roulement du tonnerre; colonel Boon, c'est un orage qui se prépare.