[ [218] Histoire des costumes en Angleterre, par Fairholt.
Quant aux jeunes guerriers, je ne révélerai pas ici tous les secrets de leur tactique; il y en a parmi eux qui connaissent plus d'un tour, que l'agneau enseigne à ceux de la société… Cependant j'ai vu des peuples plus habiles dans l'art de confondre le bien d'autrui avec le leur. Les Yalofs[219], par exemple, ont une manière de voler qui leur est particulière. Ce ne sont pas leurs mains qu'il faut surveiller, mais leurs pieds. Comme la plupart de ces peuples marchent pieds nus, ils exercent ces membres comme nos filous d'Europe exercent leurs mains; ils ramasseraient une épingle à terre!… S'ils découvrent un morceau de fer, un couteau ou des ciseaux, ils s'en approchent, tournent le dos à l'objet qu'ils ont en vue, et vous regardent fixement en tenant les mains ouvertes; pendant ce temps, ils saisissent l'instrument avec le gros orteil, et pliant le genou, ils lèvent le pied par derrière jusqu'à leurs pagnes qui servent à cacher l'objet volé: et le prenant ensuite avec la main, ils achèvent de le mettre en sûreté.
[ [219] Yalofs: peuples de l'Afrique.
Notre guide (en qui mérite abonde) est un jeune Natchez nommé Whip-Poor-Will; c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest; aussi a-t-il des ennemis dans tous les buissons; quelle vendetta!… il a dix-sept scalps ou chevelures à sa ceinture!… je n'oserais jeter une pierre à son chien… Des chevelures, bon Dieu!!… oui, des chevelures, mon cher Charles; il en a autour du cou, au manche de son tomahawck ou casse-tête, etc. Aimez-vous la muscade?… on en a mis partout;… avec cela qu'il vous scalpe de la manière la plus chirurgicale: mettez la main sur lui, souvenez-vous des lois de la guerre… et ne parlez pas[220]… Pst… c'est fait… on serre les fils et il n'y paraît plus… comme dit madame de Sévigné… Les sauvages ne connaissent pas l'effervescence des désirs, le tumulte des passions ni les anxiétés de la prévoyance; ils aiment à mettre du mystérieux dans leurs actions les plus indifférentes. On n'aperçoit, sur ces figures impassibles, aucun de ces mouvements variés, de ces nuances fugitives qui peignent les affections de l'âme et sont les indices du caractère. Ordinairement mélancoliques, ils sont effrayants lorsqu'ils passent tout à coup du repos absolu à une agitation violente et effrénée; les restes de ces tribus se distinguent encore par une certaine fierté que leur inspire le souvenir de leur ancienne grandeur; ils tiennent, avec une opiniâtreté extrême, à leurs mœurs, à leurs habitudes… Étendus sur l'herbe, ils s'inquiètent peu de l'avenir et méprisent souverainement l'adage qui dit: «Faites vos foins au temps chaud.» Un homme de leur couleur, une nature si parfaite, ne travaillerait pas pour tout l'or du monde de peur de compromettre la dignité de sa peau rouge. Que répondre à des gens qui vous disent «Que le Grand-Esprit, après avoir formé l'homme blanc, perfectionna son œuvre en créant l'homme rouge!…» Il est de fait qu'ils sont grands, bien conformés, mais les enfants de l'Ouest[221], les Hugers[222] américains, n'ont rien à leur envier sous ce rapport: le docteur allemand (mon ami) dit que Plinus parle d'un pays montagneux qui produit des éléphants[223]. Tranquilles sur leurs peaux d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne les excite pas, les sauvages semblent être sans passions comme sans désirs, et leur esprit aussi vide d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus profond sommeil; ils affectent de paraître imperturbables. Cher Charles, ici tu comprendrais ce philosophe à qui l'on vient apprendre que sa maison est en proie aux flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme, je ne me mêle pas des affaires du ménage[224].» Souvent les guerriers me font dire par l'interprète, Daniel Boon: «Ah! mon frère, tu ne connaîtras jamais comme nous le bonheur de ne penser à rien et de ne pas travailler?… Après le sommeil, c'est ce qu'il y a de plus délicieux.» Ma foi, ces gens-là ont raison; diabolique industrie! maudite rage de travailler, au lieu de chômer les saints, et de sommeiller sur le bord de nos fleuves en disputant de paresse avec leurs ondes! «La plupart des arts, dit Xénophon, corrompent le corps de ceux qui les exercent; ils obligent de s'asseoir à l'ombre ou auprès du feu; on n'a de temps ni pour ses amis ni pour la république…» Ici, cher Charles, peu de propriétaires ayant pignon sur rue, et si on leur disait comme l'ange à Mathusalem: «Lève-toi et bâtis une maison, car tu vivras encore cinq cents ans,» ils répondraient avec l'illustre patriarche: «Si je ne dois vivre que cinq cents ans de plus, ce n'est pas la peine que je me bâtisse une maison; je veux dormir à l'air comme j'ai toujours eu coutume de faire…» Ainsi font les sauvages, ayant biens et chevanches… ils se croient certainement plus heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut habiter sous l'écorce comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous respirons mais nous ne vivons pas; le sauvage seul jouit de la vie; au fait, les stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain bien était… l'ataraxie? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors, on ne demande congé à personne, ce me semble. Ici la doctrine d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte? du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est, s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme et se procurer ainsi un état exempt de peine, voilà le bonheur, voilà la vraie philosophie: le destin n'est-il pas responsable de son œuvre?… Chez les sauvages, peu de philosophes doctimes et pesants; ils ne sont pas gens à discuter sur l'intérêt bien entendu, le matérialisme atomistique, l'utilitairisme et l'impératif cathégorique… Que craignent-ils, au bout du compte? comme les Gaulois… la chute du ciel… Qu'on emploie le syllogisme, qu'on décoche le savant enthymème pour faire comprendre à de pareilles têtes la nécessité de l'agriculture et de l'industrie; je vous donne toutes les figures de Quintilien (comme dit Paul-Louis Courrier); faites feu à bout portant, attaquez par l'antithèse, l'hypotypose et la catachrèse; dites-leur, avec le sage Salomon:
Ce qu'est le vinaigre aux dents, et la fumée aux yeux, tel est le paresseux à ceux qui l'ont envoyé…
Vous dormirez un peu, vous sommeillerez un peu; vous mettrez un peu vos mains l'une dans l'autre pour vous reposer, et l'indigence viendra se saisir de vous comme un homme qui marche à grands pas, et la pauvreté s'emparera de vous comme un homme armé…
Celui qui laboure la terre sera rassasié de pain; mais celui qui aime l'oisiveté sera dans une profonde indigence…