Les bivouacs du soir étaient toujours le théâtre de quelques scènes animées; parfois un sauvage se levait et pérorait d'une voix monotone; les autres l'écoutaient; ces peuples sont superstitieux, nous avons eu occasion de le voir, et pour eux l'histoire la plus merveilleuse est la meilleure. Ceux des pionniers qui voulaient connaître le goût des squaws, et les voir dans l'embarras, leur montraient toute leur pacotille de verroterie, les laissant libres de choisir elles-mêmes ce qui leur plairait davantage; elles se jetaient sans hésiter sur les colliers bleus et blancs…

Daniel Boon ayant fixé son départ au lendemain, le capitaine Bonvouloir se retira dans sa tente pour écrire à ses amis d'Europe; après une heure de réflexion, il commença sa lettre:

Mon cher Charles,

Pline dit quelque part que des écrivains, qui n'ont jamais mis le pied dans certaines contrées, les décrivent cependant, et en apprennent à un indigène plus de choses vraies et exactes que tous les indigènes n'en savent. Mais moi qui suis sur les lieux, sur quelle palette trouverai-je des couleurs propres à peindre tout ce j'ai vu!… Les forêts, les vastes prairies de l'Amérique, les chasses aux daims, aux buffalos, aux chevaux sauvages! Je commençai mon Iliade forestière en terrassant un ours formidable; si je publiais mes impressions de voyage, on n'y croirait pas; les Gascons ont une malheureuse réputation de par le monde! et cependant j'éprouve le besoin de m'épancher! le bonheur qui ne se partage pas n'en est pas un!… Comment décrire ce combat avec l'ours gris!… exploit qui fit sensation dans tout l'ouest;… mais on n'y croira pas!… voilà ce qui me tourmente!… voilà où nous en sommes sur les bords de la Garonne!! Les eaux de ce fleuve sont pires que celles du Léthé; celles-ci faisaient oublier les chagrins de cette malheureuse vie, mais les eaux de la Garonne vous communiquent un esprit de scepticisme!… Ah!… je ne sais quel impertinent censeur de l'antiquité[215] s'avisa d'écrire, qu'à nous autres Gascons le mentir n'est pas vice, mais… façon… de parler!… J'aurais voulu voir nos sceptiques aux prises avec cet ours gris; mais on n'y croira pas, cher Charles, malgré mille précautions oratoires… peu ordinaires (il faut l'avouer) au climat de la Gironde; voilà, encore une fois, ce qui me tourmente: quand il s'agit de prouver des choses si claires, on est sûr de ne pas convaincre, dit notre Montesquieu: Un autre grand homme assure que jamais les voyageurs n'ont menti… quoique dans leurs villages les idiots en médisent, et les condamnent[216]… Oui, mais la sagesse des nations ne dit-elle pas de son côté que:

Tout voyageur

Est un menteur?

Et le mot du bon roi Henri qu'on nous cite toujours… à nous autres Gascons… il mentira tant… qu'à la fin il dira vrai… Cependant, il faut voyager, mon cher Charles; celui qui n'a vu que des hommes polis et raisonnables, ou ne connaît pas l'homme, ou ne le connaît qu'à demi; il faut voyager «ne serait-ce que pour calculer en combien de manières différentes l'homme peut être insupportable[217]…» Mais toi, mon cher Charles, me croiras-tu? oui; alors causons, entre nous s'entend; ne communique donc ce journal à personne; on critiquerait, c'est le droit de chacun, et tu sais qu'on n'est pas prophète en son pays… Je craindrais de partager le sort de ce jeune Spartiate qui se rendit à Athènes pour étudier sous les grands maîtres de cette cité célèbre; de retour à Lacédémone, ses concitoyens (des envieux sans doute) le firent châtier par les Éphores, sous prétexte qu'il n'avait étudié que la rhétorique… chose parfaitement inutile en Laconie. Entrons en matière, et moquons-nous, en passant, des ennemis de la civilisation (blancs et rouges). Un mien ami (un jeune antiquaire allemand) aidant, je viendrai bien à bout de cette lettre, quoique j'aie plus souvent manié le goudron que la plume… Cher Charles, je me suis aussitôt trouvé à l'aise avec les personnages qui jouent le premier rôle dans ces forêts; je veux parler des sauvages: tu le sais, j'ai un cœur sensible; quelques âmes se lient elles-mêmes quand elles chargent les autres des liens de la reconnaissance. Les squaws (femmes sauvages) s'efforcent, par toutes les séductions de leur sexe, de trouver grâce devant nous; elles demandent des présents d'une voix si douce, que je ne puis rien leur refuser; ce serait un grain noir dans le collier de ma vie; elles baisseraient la tête, et fermeraient les yeux (tout cela veut dire mourir, en style sauvage)… Cependant, affirmer que les femmes, ici, ont toutes les perfections, et que le paradis de Mahomet ne renferme pas de houris plus séduisantes, serait un peu exagérer les choses. Elles n'ont rien à apprendre; on trouve, dans leurs huttes, des miroirs, et autres ustensiles de toilette; faut-il leur en faire un crime? Vers le milieu du XVIIe siècle, les femmes n'atteignirent-elles pas le nec plus ultra de l'absurdité en couvrant leurs visages de taches noires représentant une infinité de figures diverses, préférant généralement celle d'une voiture avec des chevaux?… Nos dames, dit Bulwer, ont dernièrement adopté la singulière coutume de se couvrir la figure de marques noires, comme en avait Vénus, pour faire ressortir leur beauté; c'est bien, si une tache noire sert à rendre la figure remarquable, mais quelques ladies se la couvrent entièrement, et donnent à ces taches toutes les formes imaginables. Bulwer cite une dame dont les mouches variées étaient un curieux specimen de ce que la mode peut offrir de plus bouffon; le front était décoré d'une voiture à deux chevaux, un cocher, et deux postillons; la bouche avait une étoile de chaque côté, et sur le menton était une grande tache ronde. Un autre écrivain dit, en parlant d'une dame: «Ses mouches sont de toute taille, pour les boutons et pour les cicatrices; ici, nous trouvons l'image de toutes les planètes errantes et quelques-unes des étoiles fixes; déjà enduites de gomme pour les affermir, elles n'ont besoin de nul autre éclat.» L'auteur de la Voix de Dieu contre la vanité dans les ajustements, déclare que ces taches noires lui représentent des taches pestilentielles; «et il me semble, dit-il, voir les voitures de deuil et les chevaux tout en noir dessinés sur leurs fronts, et déjà harnachés pour les conduire en toute hâte à l'Achéron…» Cette mode était établie depuis longtemps déjà, car dans le Dictionnaire des Dames (1694), on dit: «elles (les dames de ce temps-là) auraient, sans nul doute, occupé leur place dans les chroniques, parmi les prodiges et les animaux monstrueux, si elles eussent apporté en naissant, des lunes, des étoiles, des croix et des losanges sur leurs joues, et surtout si elles fussent venues au monde avec une voiture et des chevaux…» Les dames du temps de Henri VI d'Angleterre étaient surtout ridicules dans leurs coiffures, qui représentaient une infinité de formes; les préférées étaient celles dont les cornes faisaient l'ornement. Le poète Lydgate était surtout choqué des cornes; dans un poème composé contre elles, il déclare «que les clercs, d'après une grande autorité, rapportent que les cornes furent données aux bêtes pour leur défense, et (au contraire du sexe féminin) pour pouvoir opposer une résistance brutale. Mais cela a dépité les archifemmes, emportées et violentes, furieuses comme des tigres pour le combat singulier, et elles ont agi contre leur conscience. N'écoutez pas la vanité, leur disait-on, mais jetez au loin les cornes[218]

[ [215] Salvianus Massiliensis.

[ [216] Shakespeare: La tempête.

[ [217] La Bruyère: Caractères.