CHAPITRE XII.

Les pionniers, bien pourvus de provisions, se remirent en route peur l'Orégon; ils voyageaient à travers une âpre région de collines et de rochers; dans beaucoup d'endroits, cependant, on rencontrait des petites vallées verdoyantes et arrosées par de clairs ruisseaux, autour desquels s'élevaient des bouquets de pins, et des plantes en fleurs: ces charmants oasis réjouissent et rafraîchissent les voyageurs fatigués. Après quelques jours de marche, les pionniers atteignirent les montagnes rocheuses; de loin, elles s'étaient montrées solitaires et détachées; mais en avançant vers l'Ouest, on reconnaissait facilement qu'on n'en avait vu que les principaux sommets; leur élévation en ferait des phares pour une vaste étendue de pays, et les objets se distinguent de loin dans la pure atmosphère de ces plaines[211]. Quoique quelques uns des pics s'élèvent jusqu'à la région des neiges perpétuelles, leur hauteur, au-dessus de leur base, n'est pas aussi grande qu'on pourrait se l'imaginer, car ils surgissent du milieu de plaines élevées, qui sont déjà à plusieurs milliers de pieds au-dessus du niveau de l'Océan. Ces plaines, vastes amas de sable formés par les débris granitiques des hauteurs, sont souvent d'une stérilité affreuse. Dépourvues d'arbres et d'herbages, elles sont brûlées, pendant l'été, par les rayons d'un soleil ardent, et balayées, l'hiver, par les brises glacées des montagnes neigeuses. Telle est une partie de cette vaste contrée, qui s'étend du nord au midi, le long des montagnes, et qui n'a pas été appelée, sans raison, le grand désert américain. On ne peut parcourir ce pays qu'en suivant les courants d'eau qui le traversent. Des plaines étendues et singulièrement fertiles se trouvent cependant dans les hautes régions de ces montagnes.

[ [211] J'emprunte quelques détails topographiques à l'excellent ouvrage de M. Washington Irving: Astoria.

Les sommets granitiques des monts-rocheux sont nus et arides, mais plusieurs des Cordillères inférieures sont revêtues de bruyères, de pins, de chênes et de cèdres; quelques unes des vallées sont semées de pierres brisées qui ont évidemment une origine volcanique; les rocs environnants portent le même caractère, et l'on découvre, sur les cimes élevées, des vestiges de cratères éteints[212]. Les sauvages des prairies de l'Ouest placent dans ces régions leurs heureux terrains de chasse, leur pays idéal, et croient que Wacondah, le maître de la vie, (c'est ainsi qu'ils désignent l'Etre suprême) y fait sa résidence. Là aussi se trouve la terre des âmes, où s'élève la cité des esprits francs et généreux. Ceux des chasseurs sauvages qui, pendant leur existence, ont satisfait le maître de la vie, y jouissent après leur mort, de toutes sortes de délices. Quelques uns de leurs docteurs pensent néanmoins, qu'ils seront obligés de voyager vers ces monts redoutables, et de gravir un de leurs pics les plus âpres et les plus élevés, malgré les rocs, les neiges et les torrents bondissants. Après de pénibles efforts, ils parviendront au sommet d'où l'on découvre la terre des âmes; de là, ils verront aussi les heureux pays de chasse et les âmes des braves; elles reposent sous des tentes au bord des clairs ruisseaux, ou s'amusent à poursuivre les troupeaux de buffalos, d'élans et de daims, qui ont été tués sur la terre. Il sera permis, à ceux des sauvages qui se seront bien conduits, de descendre et de goûter les plaisirs de cette heureuse contrée; mais les méchants seront réduits à la contempler de loin, et, cette vue ne fera que les désespérer. Après avoir été tantalisés, ils seront repoussés au bas de la montagne, et condamnés à errer dans les plaines sablonneuses qui l'environnent.

[ [212] Voy. Astoria.

Les pionniers atteignirent enfin le but de leur voyage; transportés de joie, et les yeux pleins de larmes, ils poussèrent de grands cris, tombèrent à genoux, et baisèrent cette terre, l'Eldorado de leurs désirs. Une femme sauvage de la tribu des Missourys, apprit à des trappeurs canadiens que le fleuve qui porte leur nom, s'échappait de montagnes nues, pelées et fort hautes, derrière lesquelles un autre grand fleuve sortait également et coulait à l'Ouest: c'était la Columbia[213]; c'est la première nouvelle qu'on ait eu de l'Orégon… Un fait remarquable et qui caractérise les contrées situées à l'Ouest des montagnes rocheuses, c'est la douceur et l'égalité de la température. Cette grande barrière, divise le continent en différents climats, sous les mêmes degrés de latitude. Les hivers rigoureux, les étés étouffants, et toutes les variations de température du côté de l'Atlantique, se font peu ressentir sur les pointes occidentales des montagnes rocheuses; les pays situés entre elles et l'Océan pacifique, sont mieux favorisés: dans les plaines et les vallées, il ne tombe que peu de neige pendant l'hiver… Durant cinq mois, (d'octobre à mars) les pluies sont presque continuelles: les vents dominants, en cette saison, sont ceux du sud et du sud-est. Ceux du nord et du sud-ouest amènent le beau temps. De mars à octobre, l'atmosphère est sereine et douce; il ne tombe presque pas de pluie pendant cet intervalle, mais la verdure est rafraîchie par les rosées de la nuit, et les brouillards du matin[214].

[ [213] Le titre de ce chapitre, Hail Columbia (Salut Colombie) est également celui d'un de nos chants patriotiques.

[ [214] Voy. Malte-Brun, Géographie.

(Note de l'Aut.)

Les sauvages d'un village voisin apprirent l'arrivée des pionniers, et vinrent en grand nombre leur rendre visite; les enfants paraissaient les regarder avec curiosité, et nul doute que les blancs ne fussent les croque-mitaines dont les mères les menaçaient pour s'en faire obéir. Les guerriers eux-mêmes ne furent pas indifférents aux belles choses qu'on leur montrait. Les squaws (femmes sauvages) mettent, dans leur parure, beaucoup de coquetterie; c'est dans les ornements que consistent la richesse et la magnificence dont elles se piquent; c'est dans l'ajustement de leurs petites jupes que brillent leur art et leur goût; les dessins, les mélanges de couleurs, rien n'est épargné: plus leurs vêtements sont chargés de verroteries, plus ils sont estimés. Des peaux de serpents donnent du relief à leurs physionomies, et ajoutent plus de piquant à leurs charmes; elles n'épargnent rien quand elles veulent paraître… Jamais les sauvages n'avaient vu un si beau jour; la joie et l'admiration étaient au comble; toutes les figures rayonnaient de plaisir; les pionniers furent unanimement proclamés des hommes généreux; les squaws leur embrassaient les mains, et y laissaient l'empreinte de leurs lèvres peintes de vermillon: ce qui faisait dire au capitaine Bonvouloir qu'elles pouvaient se flatter d'avoir fait impression sur lui