[ [230] Chez les Hottentots, une veuve qui se remarie est obligée de se couper la jointure du petit doigt, et de continuer la même opération aux doigts suivants, chaque fois qu'elle contracte de nouveaux liens.

Quant aux mariages, la première démarche que fait un jeune guerrier, c'est de présenter à la fille qu'il voudrait épouser, un tison enflammé; si elle souffle dessus, c'est lui faire entendre qu'elle ne désapprouve pas sa démarche, et qu'il peut espérer; alors il entonne son chant de guerre, c'est-à-dire, il fait, en chantant, le récit de ses prouesses, des dangers qu'il a courus, des chevelures qu'il a enlevées. «Voilà mon tison, dit-il, à la fille qu'il aime; je l'ai pris de mon feu, et non de celui d'un autre. Ouvre la bouche, souffles-y l'haleine du consentement, tu me rendras content. Tu baisses les yeux?… je continue. Pour te convaincre que je suis un brave, regarde le manche de ce tomahawck; voilà les marques de sept chevelures sanglantes. Mais si, comme un nuage noir et épais, qui tout à coup obscurcit la lumière du soleil, le doute venait voiler ton esprit, suis moi, je te les montrerai. Tu y verras aussi de la viande fumée, du poisson grillé, et des peaux d'ours. Veux-tu avoir pour mari, un guerrier? prends-moi: j'en vaux bien un autre. Veux-tu un chasseur infatigable? prends moi, tu verras si jamais la faim vient frapper à ta porte. Si l'eau des nuages, ou le froid de l'hiver entrent dans ton wigwham (hutte), je saurai bien les en chasser; l'écorce de bouleau ne manque pas dans les bois, et voilà mes dix doigts. Quant à ta chaudière, elle sera toujours pleine, et ton feu bien allumé… Tu ne dis rien?… je m'arrête. Puis-je revenir encore te présenter mon tison?…—Oui…»

Rien n'excite plus l'admiration des squaws, et ne les conduit plus promptement à l'amour; voilà pourquoi, les jeunes gens, avant de présenter le tison enflammé, ont un si grand désir de se distinguer: «Dites moi, madame, qui faut il que je tue pour vous faire ma cour?»

Les préliminaires de mariage chez les habitants du Kamchatka, sont bizarres; le Kamchadale choisit ordinairement son épouse dans une famille voisine; il se rend chez sa maîtresse et sollicite le bonheur de travailler pour ses parents; il s'étudie à leur montrer son zèle, sa diligence et son adresse; telles étaient les mœurs patriarchales; Jacob servit sept ans pour mériter Rachel. Si l'amant déplaît, il perd ses peines… mais s'il est agréé, il obtient la faveur de toucher sa maîtresse; c'est en quoi consiste la difficulté, that's the rub,… comme dit Hamlet. Ses efforts sont quelquefois inutiles; en effet, dès qu'on lui accorde la permission de toucher sa Dulcinée, celle-ci est mise sous la garde de toutes les femmes de l'habitation. Les sévères duègnes ne la quittent plus d'un instant; plus l'amant est habile à poursuivre sa fiancée, plus elles sont alertes à le repousser; d'ailleurs la fille, qui n'est jamais seule, pousse des cris dès qu'elle l'aperçoit; les femmes accourent, se jettent sur lui, le saisissent par les cheveux, le mordent et l'égratignent; au lieu de la victoire qu'il espérait, il ne remporte que des meurtrissures. Cette comédie dure souvent des années entières: Point de franche lipée, tout à la pointe de l'épée… Maltraité, battu, l'amant est longtemps à se rétablir, et ne guérit que pour livrer de nouveaux assauts et essuyer de nouvelles défaites; quelquefois, après sept années de tentatives toujours renouvelées et toujours malheureuses, il se fait jeter par les fenêtres.

Les ouvertures et les propositions de mariage, chez les Hottentots, sont l'office du père ou du plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au plus proche parent de la femme. Il est rare que la demande soit refusée, à moins qu'une famille ne soit déjà liée par quelque autre engagement. Si la jeune personne n'a aucune inclination pour le mari qu'on lui propose, il ne lui reste qu'une ressource pour éviter d'être à lui, c'est de lui faire une visite, les parents étant présents (ante ora parentum); pendant cette visite, les deux amants se pincent, se chatouillent et se fouettent! (O mœurs!…) La jeune fille devient libre si elle résiste à cette dangereuse épreuve; mais si le jeune homme l'emporte, comme il arrive presque toujours, elle est obligée de l'épouser.

Bien que les sauvages affectent de n'avoir point de jalousie, ils ne laissent pas d'y être extrêmement sensibles. Un guerrier indien, mécontent de sa femme, dissimula son ressentiment et la mena à la chasse comme il en avait l'habitude. L'année était bonne, le gibier abondait. Le mari, quoique bon chasseur, prétendait ne pouvoir rien trouver, et alléguait pour raison qu'il fallait qu'on eût jeté quelque sort sur lui. La femme cria famine; le mari lui dit qu'il avait eu un songe, et que le Manitou lui avait ordonné de traiter sa femme en esclave. Celle-ci, qui croyait qu'on pouvait éluder ce songe (ce qu'ils font parfois), supplia son mari de l'accomplir. Il n'y manqua pas. Dès la nuit suivante, il attaqua sa propre cabane comme l'eût fait un ennemi, s'empara de sa femme, la lia à un arbre, alluma un grand feu et fit rougir des fers pour la torturer; mais loin d'en rester là, il lui reprocha ses infidélités, vraies ou prétendues, et la brûla à petit feu. Le frère de la femme arriva sur ces entrefaites, et tua le féroce mari; mais sa sœur était dans un état si désespérant, qu'il crut devoir abréger ses souffrances; il la poignarda, lui rendit les derniers devoirs, et reprit la route du village, où il fit le récit de cette triste aventure.

Chez ces peuples, les choses ne se passent pas précisément comme chez nous. Au Kamchatka (j'admire le code moral de ce pays), au Kamchatka, l'époux outragé (je veux parler de l'outrage par excellence; le curé de Meudon, Rabelais, eût rendu la chose par un seul mot), l'époux outragé, dis-je, cherche à se venger sur l'amant de sa femme; il le provoque en duel (duel singulier!), les deux champions se dépouillent de leurs habits. L'agresseur (au Kamchatka, c'est le mari!), l'agresseur laisse à son adversaire l'avantage de porter les premiers coups; l'honneur le veut ainsi dans ce pays-là; le mari tend donc le dos, se courbe et reçoit sur l'échine trois coups d'un fort bâton, ou plutôt d'une espèce de massue de la grosseur du bras. Il prend le bâton à son tour, et non moins animé par la douleur qu'irrité de l'affront qu'il a reçu, il donne le même nombre de coups à son ennemi; ainsi l'offenseur… heureux… et le malheureux offensé frappe et est frappé alternativement jusqu'à trois fois; il arrive souvent que l'un des combattants reste sur la place. Si, cependant, l'on préfère son dos à son honneur et à sa gloire, on peut transiger avec l'époux offensé, mais c'est lui qui dicte les conditions; il demande ordinairement des habits, des pelleteries, des provisions de bouche (des provisions de bouche!!!) et autres choses semblables… Dans les pays civilisés, on n'en est pas quitte à si bon marché; les maris sont exigeants; outre les coups de bâton, on paie toujours bien cher des succès de ce genre… C'est juste, après tout: «Buvez l'eau de votre citerne et des ruisseaux de votre fontaine,» nous dit le sage Salomon[231].

[ [231] Bible. Proverbes de Salomon, chap. V, § 2 (Qu'on doit s'attacher à sa femme).

Cependant Juvénal dit quelque part que «l'on a vu souvent des liens mal noués et près de se dissoudre, resserrés par un robuste médiateur.»… L'illustre latin n'entendait pas précisément une médiation dans le genre de celle de M. Robert dans la comédie de Molière.

Mais terminons ici cette lettre déjà bien longue… Cher Charles, si jamais tu portes ta peau d'ours vers l'Orégon, tu passeras par le village de Wilhemette; avant d'y allumer ton feu, informe-toi de la cabane d'Achille Bonvouloir; tu trouveras un abri sous son écorce pour y reposer tes os; cependant rassure-toi, ami; le Français sera intrépide voyageur, mais qu'on ne lui enlève pas l'espoir de revoir la mère-patrie… Adieu, cher Charles; puisse Manitou, le Grand-Esprit, te souffler un bon vent et de bonnes pensées; puisses-tu, dans tes voyages, trouver, tous les soirs, un abri pour ton canot, du bois pour allumer ton feu et (si le gibier est rare) du poisson pour te nourrir. Qu'à ton retour chez toi, la santé, tes parents et tes amis te prennent cordialement par la main.