—Messieurs, il est tard et vous êtes fatigués,—dit Boon;—songeons à faire nos dispositions pour la nuit; demain nous ferons plus ample connaissance…
Daniel Boon, et le Natchez Whip-Poor-Will déroulèrent un grand nombre de peaux d'ours et de bisons, qui devaient servir de lits aux nouveaux venus. Après un copieux souper, ils se couchèrent et dormirent d'un profond sommeil jusqu'au lendemain. Nous les confierons à la bienveillante hospitalité des trois amis, et nous franchirons l'espace qui les sépare d'une autre bande de pionniers qu'ils doivent rencontrer plus tard. Mais disons, d'abord, quelques mots du principal personnage de notre histoire: Daniel Boon était originaire de la Caroline septentrionale; il quitta cette province en 1775, et alla fonder un établissement dans le Kentucky, alors en friche et inhabité; il y éleva une maison fortifiée, que les émigrés appelèrent Boon'sborough; c'est, aujourd'hui, le nom d'une ville florissante dont Boon doit être regardé comme le fondateur. Il s'y trouvait tout à fait établi en 1775 et avait pris possession des terres environnantes; il y reçut des familles d'émigrants qui augmentèrent la population de sa petite colonie. Il repoussa les attaques des sauvages, et poursuivit l'exécution de son plan avec une constance inébranlable. On attendit sa vieillesse pour examiner ses titres à la possession des terres qu'il avait défrichées; un défaut de forme fut cause de sa ruine; au moment où il recueillait le fruit de tant de peines, dans un âge trop avancé pour qu'il pût commencer une nouvelle carrière, cet homme fut dépossédé et réduit à la misère. Considérant dès lors les liens qui l'attachaient à la société comme rompus, il dit un éternel adieu à sa famille et à ses amis, s'enfonça dans les régions immenses et à peine connues où coule le Missoury, et se bâtit une cabane sur le bord de ce fleuve…
LE CAMP D'AARON.
(Ce chapitre est dédié à Madame Julia DARST.)
On nous dit que la nature sera plus forte que nous; cette objection soulève mon âme. Ne lisons-nous pas dans les livres sacrés qu'un grain de foi soulève des montagnes? Eh bien! ce grain de foi, qu'est-ce autre chose que le génie humain, assisté de son premier ministre, la science, parvenant à l'aide de la persévérance, à dompter la création.
(M. de Lamartine, Discours du 4 mai 1846.)
Or, il n'y avait point d'homme dans tout Israël qui fût aussi beau ni aussi bien fait que l'était Absalon; depuis la plante des pieds, jusqu'à la tête, il n'y avait pas en lui le moindre défaut. Lorsqu'il se faisait les cheveux, ce qu'il faisait une fois tous les ans, on trouvait que sa chevelure pesait deux cents sicles selon la mesure ordinaire.
(Les Rois. Liv. II. §14.)
CHAPITRE II.
Nous allons parler, dans ce chapitre, de ces courageux pionniers qui tracent les sillons de nos provinces les plus éloignées; c'est par amour pour leurs enfants qu'ils vont s'établir au milieu des bois, et recommencer la pénible carrière des défrichements. Les nouvelles terres promettent, au travail, bonheur et indépendance: mais quelles fatigues! quelle incertitude dans les premiers pas! Il faut suivre l'Américain dans les déserts de l'Ouest; il faut surprendre cet homme, la hache à la main, abattant les vieux sycomores, et les remplaçant par l'humble épi de blé; il faut observer le changement qu'éprouve sa cabane lorsqu'elle devient le centre de vingt autres qui s'élèvent autour d'elle… Partout où nos colons s'établissent en nombre un peu considérable, ils portent des habitudes d'organisation parfaites; la sagesse des vues et des combinaisons, le courage et la persévérance dans la conduite et l'exécution, président à ces établissements. Ils s'attachent au sol par un lien étroit, et y sont, pour ainsi dire, enracinés; la relation est intime entre les terres et les propriétaires qui ont versé des sueurs pour les féconder. Nous savons que Solon fit un crime de l'oisiveté, et voulut que chaque citoyen rendît compte de la manière dont il gagnait sa vie. Chez nous, l'oisiveté est également un crime, car l'homme trouve des motifs d'action bien plus puissants qu'ailleurs; aussi notre industrie sait tirer parti de tout ce que la nature lui offre avec une si grande profusion. Si l'on veut pénétrer la sagacité qui assure aux Américains le produit de riches territoires, il faut, avons-nous dit, les suivre dans les profondeurs des forêts, et étudier sur les lieux mêmes leur activité, et leur persévérance. En effet, l'homme placé comme cultivateur au sein des bois, passe sa vie à vaincre une foule d'obstacles, qui, sans cesse, exercent ses forces et excitent son génie; il y acquiert une énergie qui le rend supérieur à l'habitant des villes: le laboureur courbé vers la terre et rompu aux travaux rustiques, ne se redresse que mieux devant l'ennemi, dit Mirabeau. Mais quelles ressources dans nos territoires!… une heureuse variété dans les productions, est la base de nos besoins, de nos secours mutuels, de notre union. Il était donc nécessaire, pour prospérer, de donner à nos jeunes sociétés toute l'énergie possible; il était nécessaire que les principes sages et simples qui nous gouvernent et règlent notre existence sociale, fussent établis pour le bien-être général, et que le bonheur de tous ne pût jamais être sacrifié au bien-être de quelques-uns. Ce concours de circonstances qui ont tant de pouvoir sur l'homme, la liberté et la justice, ont introduit dans nos mœurs, un esprit doux et tolérant, qui est devenu le premier trait de notre caractère national.
Transportons la scène à plusieurs centaines de milles du lieu que nous avons décrit dans le chapitre précédent. Une file de waggons s'avançait lentement dans ces immenses régions inconnues qu'arrosent le Missoury et ses tributaires; en suivant les détours des collines, elle se déroulait en mille aspects divers; quelquefois elle disparaissait en partie; puis, tout-à-coup, dans le lointain, on découvrait l'avant-garde qui marchait lentement, tandis que le corps général suivait dans le plus bel ordre: c'était des pionniers de l'Orégon. «Le prédicant américain, (dit M. Poussin), escorté de sa compagne courageuse et résignée, tous deux animés de la même foi, ont déjà franchi les montagnes rocheuses; d'autres missionnaires, préoccupés des mêmes intérêts, ont suivi les mêmes sentiers, et répandent partout avec eux la foi, la langue, l'influence, l'autorité de leur pays et de leur gouvernement… Autour d'eux viennent se réunir les enfants des forêts, pour recevoir les premières influences de la civilisation. Bientôt, quelques familles américaines, entraînées par le même sentiment de prosélytisme, sont venues se fixer également dans ces régions lointaines où elles sont destinées à devenir le noyau d'importantes colonies agricoles; car la vallée de la Colombia offre à l'Américain des attraits irrésistibles[55].»