[ [55] Voyez la question de l'Orégon par M. le major du génie, G. T. Poussin.
Les pionniers avaient, pour chef, un de ces hommes à organisation puissante, prodige d'activité, de confiance personnelle et d'audace… Aaron Percy (c'était son nom), sans être un grand philosophe, connaissait assez les hommes pour savoir que quiconque veut en être obéi, doit les dominer par la raison et la fermeté. Le vieux pionnier s'était appliqué à ne jamais compromettre sa dignité, et à maintenir dans le camp une discipline sévère: aussi cette troupe fut un modèle d'ordre et de bonne conduite, quoiqu'il s'y trouvât des esprits inquiets et dissipateurs.
Nos colons, pour la plupart Américains, pleins du sentiment de leur force et de leur capacité, vont soumettre de nouvelles régions à l'empire de l'agriculture; renonçant à tous les avantages que procure le voisinage des villes, ils abandonnent les champs cultivés, disent un adieu, éternel peut-être, à leurs amis, et pénètrent dans une forêt immense, où ils doivent abattre le premier arbre, frayer le premier sentier, labourer et semer parmi une multitude de souches qu'ils peuvent à peine espérer de détruire dans tout le cours de leur vie… Estimés dans leurs comtés, ils s'expatrient!… ils se soumettent à toutes les rigueurs de la pauvreté, et consentent à loger sous la cabane d'écorce!… mais aussi, ils voient dans l'avenir, leurs enfants heureux et riches; les privations et les rudes travaux qui attendent ces bons pères ne les découragent pas. La nature se montre devant eux dans toute l'horreur qu'elle déploie avant d'être asservie; elle fait naître des forêts sur des débris de forêts; les lianes embrassent le tronc des arbres, montent jusqu'à leur cime, en descendent, remontent encore, et forment un treillage impénétrable: les pionniers admirent d'abord ces obstacles puissants qui les défient; la hache résonne, et la nature est subjuguée… L'Américain, grâce à son éducation, n'est jamais embarrassé dans les bois; il les parcourt avec facilité, et s'y oriente comme le marin au milieu de l'Océan. Il compte sur sa sagacité pour le choix d'une bonne terre; il juge de sa qualité par la grandeur et la beauté des arbres; les buissons, toutes les plantes qu'il foule, servent à son instruction; il observe les différentes couches du terroir; il suit les sinuosités des montagnes qui règlent la direction des ruisseaux; il cherche une chute d'eau, où il puisse un jour construire un moulin; enfin il examine et pèse tout, car il va mériter le titre de créateur.
Les waggons de la caravane, lourdes voitures à quatre roues, étaient couverts d'une double toile à voile, épaisse et bien cirée; quelques-uns étaient chargés de meubles et d'instruments aratoires. Les provisions étaient considérables, car malgré cette première effervescence qui transporte l'imagination au-delà des bornes ordinaires, nos pionniers surent prendre toutes les précautions contre les maux inévitables d'un long voyage, et qui rappellent à l'homme toute sa faiblesse au milieu de ses plus grands efforts. Les émigrants n'avaient donc rien oublié de ce qui pouvait être nécessaire à la conservation de leurs familles; un petit troupeau de bœufs, de vaches et de chèvres, suivait la caravane; de gros dogues, bien dressés, remplissaient admirablement l'office de bouviers, et veillaient sur le bétail.
Aaron Percy avait pris les devants; à ses côtés se tenait un jeune Américain que nous présenterons à nos lecteurs sous le nom de Frémont-Hotspur. Aaron l'avait choisi pour son lieutenant; aux yeux de miss Julia Percy (fille du vieux pionnier), Frémont-Hotspur était le plus beau jeune homme qu'elle eût encore vu. Monté sur un magnifique destrier, et armé de toutes pièces, il caracolait sur les ailes de la caravane, à droite, à gauche, en avant, en arrière, craignant toujours de donner dans quelque embuscade imprévue. Lorsqu'il se fut assuré qu'aucun danger ne les menaçait, il rejoignit Aaron, et rompit le silence:
—Position magnifique, M. Percy,—dit le jeune Américain en indiquant du doigt une colline verdoyante, à une distance d'environ deux milles de l'endroit où ils se trouvaient.
—C'est vrai; mais pas une seule habitation humaine!—observa Percy;—traverserons-nous ces prairies sans être inquiétés par les maraudeurs?… arriverons-nous sains et saufs au but de notre voyage?…
—Rassurez-vous, M. Percy,—dit Frémont-Hotspur,—votre sagesse nous préservera de ces calamités qui ont perdu la plupart des colonies naissantes. Tant d'obstacles à surmonter exigeraient, il est vrai, les forces d'Hercule, et la longévité d'un patriarche, mais qu'importe! nous l'entreprendrons, et certainement les générations futures nous devront quelque reconnaissance. La prospérité de nos États étonne déjà la vieille Europe, dont les débris viennent accélérer notre marche en dépit des entraves. N'oublions pas que nous laissons, dans le Kentucky, des amis qui admirent notre courage; nous trouverons peut-être, au-delà des montagnes rocheuses, des frères qui nous accueilleront et nous aideront. Nous signalerons notre récente existence par de vigoureux efforts…
—Craignez les illusions de l'imagination qui, trop souvent, embellissent ce qu'on voit dans une perspective éloignée, dit Percy;—car rien n'est si séduisant que le projet de former un nouvel établissement… Mais nous comptons tous sur vous, M. Frémont-Hotspur; vous êtes jeune, courageux et prudent; vous agissez, en toutes choses, avec résolution et promptitude; vous vendriez chèrement votre vie dans un combat avec les sauvages Pawnies[56]…
[ [56] Les sauvages les plus redoutables des Prairies.