—Ma vie… ma vie… je voudrais avoir autre chose à défendre,—dit Frémont-Hotspur, après un moment d'hésitation.
—Je ne vous comprends pas, M. Frémont-Hotspur—observa Percy dans le plus grand étonnement;—regrettez-vous d'avoir quitté le Kentucky?… Quelque jeune lady de Boon'sborough vous aurait-elle inspiré des sentiments que vous n'osez avouer, même à un ami?… Vous craignez, peut-être, de ne pas rencontrer le bonheur dans le nouvel établissement?
Le vieux pionnier jeta un regard à la dérobée sur son jeune compagnon qui lui répondit avec un admirable sang-froid.
—M. Percy, un philosophe, prétend que «là où deux personnes peuvent vivre aisément ensemble, il se fait un mariage[57]:» Or, il a été prouvé que l'homme était doué d'une activité qui le portait à multiplier perpétuellement ses jouissances… donc…
[ [57] Montesquieu, Esprit des Lois.
—Au fait, au fait, M. Frémont-Hotspur; vous ne procédez que par circonlocutions; ainsi «là où deux personnes peuvent vivre aisément ensemble, il se fait mariage;» la conclusion de tout ceci?
—M. Percy, on a encore observé que la fortune changeait souvent, et pouvait beaucoup; et que si elle peut faire quelque chose pour quelqu'un… c'est pour un vivant: il faut donc se mettre sur son chemin. Je suis pauvre,—continua Frémont-Hotspur:—je n'ai pour tout bien qu'un waggon de marchandises; il est temps de songer à l'avenir; ce n'est pas que je me repens d'avoir fait le tour du monde… non…
Aaron Percy regarda son compagnon en ouvrant de grands yeux qui lui disaient assez qu'il ne comprenait pas où il voulait en venir.
—Vous savez, M. Percy,—continua Frémont-Hotspur,—que deux maladies travaillent nos compatriotes… celle des manufactures… et celle des émigrations à l'Ouest… Voici donc ce que je demande au ciel…
—Ah!… vous allez, enfin, vous expliquer; vos périphrases me donnaient de l'inquiétude… Allons… courage…