[ [3] Ne quis senatori novo curiam monstrare velit. Suétone, Vie de César.

[ [4] Voyez la Correspondance de Voltaire: le célèbre écrivain parle de Bolingbroke, et dit: (les étrangers de distinction).

[ [5] Voy. l'Ingénu, par Voltaire.

Mais en usant librement de notre droit de critique, n'oublions pas que la forme, dont nous nous soucions si peu aujourd'hui, est le grand écueil pour l'étranger qui écrit notre langue. Aussi M. Bouis, qui est tout-à-fait à l'aise dans le récit et les descriptions, est lourd dans le dialogue; cela s'explique; il craint d'être vulgaire et trivial, et devient doctime et pesant. Les Anglais (et les Américains par conséquent) écrivent comme ils parlent; la langue anglaise est si riche, si énergique, et souffre tant d'inversions et de compositions de termes, qu'on la manie comme l'on veut… Mais nous autres Français, nous avons deux langues; une langue parlée, simple et élégante (quand elle est bien parlée) et une langue écrite, châtiée, prude et travaillée… L'ouvrage de M. Bouis est, en quelque sorte, une invitation qu'il nous envoie de venir visiter les forêts de l'Amérique; il s'offre lui-même pour nous guider dans les déserts de l'Ouest; mais avant de s'y élancer, il croit devoir conjurer les mânes des guerriers sauvages; écoutons:

«Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers colons, et les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur conquête; les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades errantes; aujourd'hui elles se retranchent dans les montagnes ou s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes admirablement organisés, race active, infatigable, amie de l'indépendance et des hazards: ce sont les futurs conquérants de l'Ouest… Passez, peuples sauvages!… car elle passa aussi la puissance de cette Rome si fière et si dédaigneuse!… elle se vit dépossédée, dans la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire! les fils d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de la ville éternelle, allèrent jusque dans le Capitole lui arracher le flambeau de la vie!… Elle passa aussi la puissance de ce despote «pour qui le monde s'étendit afin de lui procurer un nouveau genre de grandeur[6].» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans vos derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!… Passez, vous qui n'avez point cultivé les arts et qui n'avez point fatigué la terre du poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des malheureux!… Passez, peuples sauvages!… telle est votre destinée!… les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent s'accomplir les paroles du prophète: «Nous mourrons tous, et nous nous écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus[7]

[ [6] Expression de Montesquieu en parlant de Charles-Quint.

[ [7] Bible, les Rois.

Le deuxième chapitre du livre (le camp d'Aaron) est écrit avec une grande simplicité de style. L'ouvrage de M. Bouis, comme les écrits de son compatriote, M. Fenimore Cooper, est d'une parfaite moralité; on y respire je ne sais quoi de pudique et d'attrayant, je ne sais quel parfum de vertu. Nous écoutons avec attendrissement les conseils du vieux pionnier, Aaron Percy, à sa jeune famille; il les encourage et leur parle de fermes, récoltes, etc. La petite Jenny est âgée de dix ans, eh bien! elle est déjà bonne ménagère; elle sait qu'en telle saison, telle nourriture convient mieux aux moutons et aux chèvres. Il y a dans ce chapitre un petit tableau champêtre exquis… En un mot, Percy parle à ses enfants comme à des hommes; tout cela nous semble bizarre, à nous autres Français; nous n'aimons pas qu'on entretienne les enfants d'intérêts matériels et qu'on leur fasse tant songer au pot-au-feu: ce qu'il faut à la jeunesse, c'est la poésie, ce sont les nobles sentiments, c'est le dogme de la famille et de la fraternité humaine; soyons vieux le plus tard possible… Mais enfin M. Amédée Bouis a dû peindre les choses comme elles sont; les Américains sont prosaïques et se lancent de bonne heure dans les affaires: «Droit au solide allait Bartholomée.» Faisons la réflexion de la perdrix chez les coqs: «Ce sont leurs mœurs, dit-elle; Jupiter, sur un seul modèle, n'a pas formé tous les peuples…» N'oublions pas qu'Aaron Percy n'ose promettre la main de sa fille à son jeune lieutenant avant de l'avoir consultée, mais il ajoute: «Je doute cependant que Julia refuse… l'annexion.» Le mot fera fortune en Amérique…

Le récit des aventures maritimes du jeune Frémont-Hotspur, occupe une grande partie du troisième chapitre; l'auteur nous fait assister à une pêche de la baleine et à un combat entre un matelot et un requin. Dans le quatrième chapitre, le vieux chasseur, Daniel Boon, et un jeune sauvage natchez, le dernier de sa tribu, conduisent les fils de la civilisation à la conquête de nouvelles terres; ils s'élancent ensemble dans les Prairies de l'Ouest, où ils doivent rencontrer plus tard la première caravane (les pionniers en waggons), sous les ordres d'Aaron Percy. Respirons un moment; non pas; ce sont alertes continuelles; le voyageur doit être constamment sur le qui-vive. «Il me semble toujours entendre cette sommation, plus ou moins respectueuse, des Arabes-Bédouins à ceux qu'ils poursuivent: eschlah! eschlah! (dépouille-toi! dépouille-toi!)» dit un marin gascon, ex-capitaine de corvette, qui fait partie de l'expédition…). Les pionniers aperçoivent des squelettes qui blanchissent au grand air, ce qui les rassure peu; Daniel Boon, le guide, parle de ces scènes de carnage avec un sang-froid qui fait dresser les cheveux sur la tête. Il exagère un peu les dangers de la route, tant pour aguerrir ses compagnons que pour se venger de leurs critiques anticipées.

Dans le chapitre cinquième, nous assistons à un combat entre deux serpents; l'un d'eux (le serpent à sonnettes) a charmé un oiseau, qui, à son tour, est peu charmé de l'honneur que lui fait le reptile en le croquant. Le serpent noir est vainqueur du serpent à sonnettes; les sauvages se disposent à immoler le premier à leur rage,