«Lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan, accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se déclare l'ennemi de toute société; voyez-le perché sur le faîte de ce sycomore; les petits oiseaux piaillent à ses côtés; mais il est magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes. De sa vue perçante, il mesure l'espace, et découvre l'oiseau chasseur fier de son butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris, il le faut châtier, l'insolent!… Le puissant oiseau quitte sa retraite et poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les ondulations soudaines et la descente précipitée du milan; l'aigle déploie toute sa tactique et l'attaque avec un art merveilleux dans les endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et l'arrête; mais le milan plonge et l'évite; l'aigle fond sur lui et le frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il résiste quelque temps encore et lâche enfin sa proie, que l'aigle saisit avec une adresse surprenante, avant qu'elle n'atteigne le sol.»
Dans le huitième chapitre, l'Auteur nous fait assister à un combat, décrit avec une égale rapidité de style:
«Après un moment d'hésitation, le capitaine Bonvouloir pénètre une seconde fois dans le taillis; il était à cheval, avantage immense pour l'ours; le marin l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un cri de rage; le cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la position, se précipite furieux sur l'animal rétif et lui ouvre le poitrail de ses griffes; le capitaine lui porte un coup de tomahawk sur la tête et l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour ressaisir sa proie; le cheval s'écrase sous son cavalier qui porte un nouveau coup à son terrible adversaire et le terrasse.»
Les pionniers pénètrent ensuite dans ces lieux dont la nature semble avoir fait le domaine des bêtes féroces, et goûtent le plaisir de ces chasses périlleuses que l'antiquité croyait réservées à ses demi-dieux.
Dans le chapitre sixième, au repas du soir, nous faisons plus ample connaissance avec les principaux personnages, «car Bacchus, à plusieurs qui paravant n'avaient pas grande familiarité ensemble, ni pas la cognoissance seulement les uns des autres, amolissant et humectant en manière de dire, la dureté de leurs mœurs par le vin, ne plus ne moins que le fer s'amolit dedans le feu, leur donne un commencement de commixtion et incorporation des uns avec les autres[8].»
[ [8] Plutarque, Banquet des sept Sages, traduction d'Amyot.
Le jeune antiquaire allemand Wilhem, et le vieux naturaliste français Canadien, le docteur Hiersac, font assaut de science; ce dernier est plaisant avec ses anglicismes; il y a soixante-dix ans qu'il a quitté la France; il est, par conséquent, bien loin de son original français. Le capitaine Bonvouloir a conquis les suffrages de tous les graves guerriers sauvages par sa bonne humeur, et sa générosité. Le récit des aventures du jeune Natchez, par Daniel Boon, est d'une grande simplicité de style; le discours du vieux sauvage aveugle est digne d'un sagamore[9]; et l'Irlandais Patrick, pauvre paria de l'Angleterre, qui ne peut croire qu'il mangera de la viande et des pommes de terre tous les jours… En Irlande, ces malheureux meurent de faim; on en a dernièrement trouvé sept… que des chiens se disputaient entre eux[10].
[ [9] Chef sauvage.
[ [10] Voyez le Siècle, du 6 septembre 1847 pour des détails plus horribles encore.
«Et que faire contre les persécutions?—s'écrie Patrick—le proverbe dit: Si la cruche donne contre la pierre, tant pis pour la cruche; si la pierre donne contre la cruche, tant pis pour la cruche!… J'ai été bien malheureux! Le tableau des misères humaines est continuellement sous les yeux des pauvres Irlandais; sur les terres à céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine, succulente, nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et les pauvres fermiers en sont indignement chassés!… Qu'importe aux lords les clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent d'exactions!… A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits que Dieu vomit dans sa colère!… Nous la cultivons, cette terre d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn… en méditant la vengeance!… Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!… Crois-tu assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?… Tu ne pourras nous dompter et tes cruautés ne feront que graver plus profondément dans nos cœurs la haine que nous te portons! Notre courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de protester!… Ces aristocrates!… eux dont les pères ont manié la carde et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne nous mettons pas la face dans la boue!… Irlande, ma pauvre patrie, tu appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs! Mais tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! Tes bourreaux ont prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!…[11].