[ [11] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient encore d'avantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque guerre, ils ne se joignent à nos ennemis»
(Exode, Chap. 1er, § 10.)
—«Allons, allons, calmez-vous,—dit Daniel Boon à Patrick, qui essuyait de grosses larmes;—l'Amérique ne vous dit-elle pas: Sois le bienvenu sur mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert, à tes yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières profondes? Du courage donc, pauvres Irlandais! affamés, nus, traités avec un dédain insultant, la vie pour vous n'est qu'une vallée de larmes! Où sera donc le terme de vos misères?… Dans votre anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?… Faut-il égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait nous nourrir?… Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le joug et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans protection, sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le désespoir!… Oui, pour vous, la misère est un frein, mais ce frein dont les despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux qu'ils subjugaient!… Puisque les lords sont sourds aux cris de l'indigence, rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français à leurs seigneurs: «Les grands sont grands, parce que nous les portons sur nos épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!» Prends garde Grande Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau! il nous fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans amis… Non… Lafayette descendit sur la plage américaine, et nous dit que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes vainqueurs et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes rivages… l'Amérique est libre!…»
Les pionniers se couchent enfin: un cri sinistre et inconnu aux étrangers se fait entendre.
—Was ist das? (qu'est-ce cela)—s'écria un Alsacien s'éveillant en sursaut;—Capetan Bonvouloir, haben sie gehört? (Capitaine Bonvouloir avez-vous entendu?)
«—Ia, mein Herr,—répondit le marin;—vous ne dormez donc pas? quant à moi, je pique les heures; il y a des brisants devant nous; on ne pouvait plus mal s'embosser; pas de pendus glacés, partant, pas moyen de découvrir l'ennemi! Je crois avoir entendu le cri de rage!… c'est une panthère aux yeux de feu!… diavolo! la combattre à pareille heure! docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter aucune cruauté aux horreurs de notre métier; je tuais et l'on me tuait,… voilà tout; j'ai été chef de gamelle; j'ai eu pendant longtemps, la direction de la poste aux choux; par un caprice de Neptune, j'ai souvent barbotté dans le pot au noir; j'ai touché plus d'une banquise (réunion de glaçons); j'ai vu des mers calmes, houleuses, tourmentées et belles; je reçus huit blessures à Waterloo et l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon élément;… mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!… nous sommes ancrés dans un vilain parage, la côte n'est pas saine; peut-être faudra-t-il rester longtemps à la cape à sec de toile; encore, si Neptune nous envoyait une brise carabinée, il y aurait moyen de transfiler les hamacs, en silence[12], car ce n'est pas chatouiller avec une plume, que de vous envoyer une flèche à pointe de caillou jusque dans l'os.»
[ [12] Toutes ces expressions seront expliquées.
Nous aimons assez ce «je tuais, et l'on me tuait…» Le lecteur se rappelle sans doute le mot de Thémistocle: «Nous périssions, si nous n'eussions péri;» et celui du général Lamarque enseveli sous une avalanche; il dit lui-même «qu'il mourut, mais sans s'en apercevoir,» comme Montaigne raconte qu'il s'était trépassé pendant les guerres civiles, du choc d'un cheval qui le précipita du haut d'un ravin.
Dans les chapitres neuvième et dixième, les deux bandes de pionniers se rencontrent, et sont attaqués par les sauvages; ils combattent la ruse par la ruse, et trompent leurs ennemis; le jeune Natchez, Whip-Poor-Will, se dévoue; il se laisse prendre par les Pawnies, qui abandonnent leurs postes, et se réunissent pour le torturer; pendant ce temps, les pionniers lèvent le camp et leur échappent à la faveur des ténèbres.
Dans le douzième et dernier chapitre, les pionniers arrivent à leur destination. Ici l'auteur prend ses ébats, et s'égaie singulièrement aux dépens des peuples sauvages, en général; écoutons: