«Étendus sur l'herbe, ils s'inquiètent peu de l'avenir, et méprisent souverainement l'adage qui dit: «faites vos foins au temps chaud.» Un homme de leur couleur, une nature si parfaite ne travaillerait pas pour tout l'or du monde, de peur de compromettre la dignité de leur peau. Que répondre à des gens qui vous disent: «que le Grand-Esprit, après avoir créé l'homme blanc, perfectionna son œuvre en créant l'indien.» Tranquilles sur leurs peaux d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne les excite pas, ils semblent être sans passions comme sans désirs, et leur esprit aussi vide d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus profond sommeil; ils affectent de paraître imperturbables; ici, l'on comprendrait ce philosophe à qui l'on vient annoncer que sa maison est en proie aux flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme; je ne me mêle point des affaires du ménage…» Ma foi, ces gens-là ont raison; diabolique industrie!… Maudite rage de travailler, au lieu de chômer les saints, et de sommeiller sur les bords de nos fleuves, en disputant de paresse avec leurs ondes. Les sauvages se croient certainement plus heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut habiter sous l'écorce, comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous respirons… mais nous ne vivons pas; le sauvage seul jouit de la vie; au fait, les Stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain-bien était l'ataraxie? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors, on ne demande congé à personne, ce me semble… Ici, la doctrine d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte? Du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est, s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme, et se procurer ainsi un état exempt de peines; voilà le bonheur, voilà la vraie philosophie…»
Le lecteur aimera peut-être ce mot «nous, hommes blancs, nous respirons… mais nous ne vivons pas; le sauvage seul jouit de la vie…» Entre nous soit dit, ces pauvres sauvages sont parfois bien ridicules… En Éthiopie, les ministres du prince assistent au conseil, en se tenant dans de grandes cruches d'eau fraîches (il est vrai qu'il y a des pays… où les cruches seules tiennent conseil…); M. Bouis nous dit quelque part qu'aux environs de la ville de Surate, est un hôpital fondé pour les puces, les punaises, et toutes les espèces de vermines qui sucent le sang humain. De temps en temps, pour donner à ces animaux la nourriture qui leur convient, on loue un pauvre homme pour passer une nuit dans cet hôpital; mais on a toutefois la précaution de l'y attacher, de peur que les piqûres des puces et des punaises ne le forcent à s'en aller, avant que ces insectes ne soient gorgés de sang!!! C'est pousser un peu loin l'amour pour les animaux, le lecteur en conviendra; les sages de l'Inde n'ont-ils pas compris que tout ce qui ne vit que du mal d'autrui, ne mérite pas de vivre?… Ce n'est pas précisément pour les intéressants insectes nourris à Surate que nous faisons cette réflexion…
Encore une fois, M. Amédée Bouis sera très reconnaissant à la critique des conseils bienveillants qu'elle voudra lui donner… Il est encore jeune (notre ami n'est âgé que de vingt-sept ans) et a, par conséquent, le temps de travailler. «Si l'on vous critique, mais à tort, riez-en, dit Sénèque; si, au contraire, la critique est fondée, corrigez-vous…»
M. Amédée Bouis quitta l'Université de Saint-Lewis (État du Missoury), à l'âge de seize ans, et se rendit en France où il refit ses classes; il commença d'abord, à Paris, l'étude de la médecine, qu'il abandonna ensuite pour l'étude du droit. Hyppocrate, Galien, Pline, Aristote, Ambroise Paré, Cuvier, Cujas, Pothier, Domat, M. Bouis a tout lu; Plutarque, Rabelais, Montaigne, Pascal, Montesquieu, Voltaire, Diderot, et surtout Jean-Jacques Rousseau, Lammenais etc., lui sont aussi familiers que la Bible… Le lecteur reconnaîtra même, de temps à autre, quelques petites réminiscences; ce sont des emprunts très licites… de petits vols… à l'américaine…
M. Bouis est un républicain farouche, sincère et de la plus haute probité; il n'entend pas raillerie sur les relations internationales.
«Si j'avais l'honneur d'être sénateur au congrès des États-Unis (fait-il dire à un de ses héros), je m'occuperais spécialement de rassembler tous les serpents à sonnettes de notre continent pour les expédier en Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie clandestinement, et dont les États transatlantiques se purgent à leur grand bien…» Il est vrai qu'on en use peu scrupuleusement avec nos amis les Américains; ont-ils tort d'être vigilants?… Dernièrement le consul américain, en Allemagne, mit opposition au départ de dix criminels qu'on envoyait aux États-Unis; et comme dit M. Bouis (chap. V), «ils étaient munis de certificats constatant leur honorabilité; c'étaient des Gentlemen, en un mot.»
Charles D***.
Paris, ce 10 septembre 1847.
A M. Charles D***.
Je publie aujourd'hui, mon cher Charles, une Nouvelle ayant pour titre: le WHIP-POOR-WILL, ou les Pionniers de l'Oregon; tu le sais «je ne suis qu'un barbare qui veut s'essayer dans la langue des Romains,» et si les oiseaux de France viennent me reprendre leurs plumes, je crains que le pauvre geai, dépouillé de ses couleurs d'emprunt, ne fasse rire à ses dépens.—Quelle nécessité d'écrire, me diras-tu?… pourquoi tant citer?—Quelle nécessité! bon Dieu!… impitoyable censeur! j'ai entendu dire «qu'on ne pouvait décemment se présenter quelque part, sans avoir écrit, au moins un livre.» Quant aux citations, chacun, dans la machine ronde, tient à faire parade de sa science, afin que le Public, (il y a des gens qui ne croient pas au Public), afin, dis-je, que le Public sache qu'ils ont lu les livres de haute graisse comme les qualifie Rabelais… Ils sont à moi, ces vers divins, dont mon âme s'est pénétrée! s'écrie Corinne, après la lecture des grands poètes… Enfin, fais ton métier de critique, mais rappelle-toi, mon cher Charles, que l'académicien Carnéades, sur le point de combattre les écrits du stoïcien Zénon, se purgea… l'estomac… avec de l'ellébore blanc, de peur que les humeurs qui auraient pu y séjourner, ne renvoyassent leur superflu jusqu'au cerveau, et ne vinssent à affaiblir la vigueur de l'esprit: superiora corporis elleboro candido purgavit, ne quid ex corruptis in stomacho humoribus ad domicilia usque animi redundaret, et constantiam vigoremque mentis labefaceret… D'ailleurs je suis nouveau venu dans la République… des lettres, et, comme Ésope, je demande à être traité doucement… je me chargerais volontiers du panier aux provisions… Oui… mais Voltaire dit «que la condition de l'homme de lettres ressemble à celle de l'âne public; chacun le charge à sa volonté… et il faut que le pauvre animal porte tout.»