—Qu'est-ce que j'entends! et vous aussi ma fille Julia!—s'écria Percy avec autant de sévérité qu'il en pouvait montrer à une créature si douce,—que veut dire cette terreur? est-ce ainsi qu'on commence un établissement? Nos pères, persécutés en Europe, n'abordèrent-ils pas sur ce continent, où ils ne trouvèrent ni vaches, ni chèvres?… et nous avons tout cela, nous!!… Cessez donc de verser des larmes; nous avons un but qu'il faut atteindre, et plutôt que d'abandonner notre projet d'arriver les premiers dans l'Orégon, je livrerai aux périls du désert tout ce que nous possédons, et si c'est la volonté de Dieu, notre existence même!…
—Nous aurons tous du courage,—dit mistress Suzanna Percy avec calme;—prions l'Etre-Suprême de nous accorder la santé, c'est tout ce dont nous avons besoin. Votre mère n'a point de craintes, enfants; elles sera toujours près de vous;—ajouta la courageuse Américaine.
Ce langage simple les rassura, et leur ancienne maison, leurs jeux, leurs petits compagnons, et tous les charmes du Kentucky s'effacèrent de leur souvenir…
Mistress Suzanna Percy était une femme courageuse et résignée; le pionnier n'eût su mieux placer ses affections, et il avait toujours trouvé en elle une amie pleine de douceur et de dévouement… Si l'Américain veut être heureux, dit un proverbe du pays, qu'il consulte celle que le ciel lui a donnée pour compagne. Le lecteur connaît sans doute la base de la prospérité de nos familles; cette prospérité est uniquement fondée sur l'utilité réciproque de l'homme et de la femme, c'est-à-dire sur l'ordre d'un travail réglé et assidu, et sur cet amour fondé sur la conscience du devoir. Les mariages sont, en général, très heureux dans notre Amérique, parce que les jeunes personnes n'ont, le plus souvent, d'autre dot que leurs vertus et leur esprit d'économie; le bien-être d'une famille dépend donc, en grande partie, du savoir, de l'intelligence et de l'habileté de la femme. Dans nos habitations, jetées, pour ainsi dire, au milieu des forêts, nous goûtons un bonheur réel, ce bonheur qui se trouve au sein d'une famille bien ordonnée et dont les membres sont étroitement unis, car les affections sociales sont d'autant plus durables et plus énergiques qu'elles sont sans distractions et plus concentrées.
—Écoutez, enfants,—reprit Aaron Percy;—écoutez les instructions de vos parents; étant moi-même fils d'un père qui m'a élevé, et d'une mère qui m'a chéri comme si j'eusse été leur unique soutien, vous me devez le même respect que je leur portais. Enfants, notre sentier sur la terre est difficile et rude, car la sagesse se tient sur les lieux les plus élevés; pour y marcher avec assurance, il faut que les faibles s'appuient sur les forts. Honorez donc vos parents qui éclairent vos premiers pas; vous manquez d'expérience, il est donc nécessaire que vous soyez guidés dans la bonne voie par leur raison. La nature vous commande de les respecter, de leur obéir et de prêter une oreille docile à leurs enseignements et à leurs conseils. Si vous ne pouvez encore partager leur tâche, rendez-la-leur moins rude en vous efforçant de leur complaire et de les aider selon votre âge et vos forces… Ecoutez, enfants; c'est pour vous que nous avons entrepris ce nouvel établissement; nos peines seront légères si vous êtes tous industrieux; avec une volonté ferme, peu d'obstacles sont insurmontables: je vous promets, à chacun, cinq cents acres de terre au moins, quand vous songerez à vous marier; mais n'épousez que des femmes sages et laborieuses, car une femme querelleuse, dit le roi Salomon, est comme un toit d'où l'eau dégoutte toujours; il vaudrait mieux demeurer en un coin, sur le haut de la maison, que d'habiter avec une femme querelleuse dans un domicile commun; le père et la mère donnent la maison et les richesses, mais c'est le Seigneur qui donne à l'homme une femme sage… Enfants, celui qui a trouvé une bonne femme, a trouvé un grand bien, et il a reçu du Seigneur une source de joie… Vous rappelez-vous ce que je vous lisais l'autre jour dans mon livre?… on représentait anciennement un homme tressant une corde de paille, et une biche mangeait cette corde à mesure qu'il la tressait; quelle est la morale de cette histoire, Albert?—demanda Aaron à un petit garçon de douze ans qui s'essuyait les yeux en soupirant.
—Cet homme était, sans doute, un artisan laborieux, qui avait une femme peu économe; de sorte qu'elle avait bientôt dépensé ce que le pauvre diable avait amassé à la sueur de son front…
—Oui, à la sueur de son front, c'est vrai, c'est vrai,—reprit le bon père;—mais, écoutez-moi, Albert; à vingt-et-un ans, je vous donnerai ce que vous avez vu tracé en encre rouge sur ma carte de l'Orégon; vous aurez donc trois cents acres de terre, et une chute d'eau; vous y construirez un mill (moulin): vous vous rappelez sans doute ce que je disais hier, Albert? Si la roue d'un moulin dépasse quatre mètres de diamètre, elle doit avoir en vitesse, une force telle qu'elle fasse au moins cinq tours par minute, ou un tour toutes les douze secondes; vous me comprenez, n'est-ce pas, Albert?…
—Oui «Pa»[59].
[ [59] Pa, pour papa.
—Vous savez qu'autrefois on laissait perdre une grande partie de la force motrice; aujourd'hui, au contraire, on met à profit les lois rigoureuses de la mécanique. Entre autres perfectionnements… car il faut perfectionner, n'est-ce pas, Albert?…