—Oui, «Pa.»
—Entre autres perfectionnements, dis-je, on a substitué des axes et des roues en fonte et en fer, aux roues et aux axes en bois; et tandis qu'anciennement on donnait à chaque moulin une roue hydraulique particulière, on n'établit plus maintenant qu'une seule roue hydraulique pour mettre en mouvement autant de moulins que peut le permettre la force motrice de l'eau qu'on possède… Cependant en présence des découvertes de chaque jour (car il faut perfectionner, vous en convenez vous-même, n'est-ce pas, Albert?… la tendance directe du progrès étant de substituer à la force de l'homme, dans tous les labeurs matériels, les forces brutes de la nature soumises à l'empire de son intelligente volonté); en présence des découvertes de chaque jour, dis-je, on a peine à comprendre comment les petits meuniers ne cherchent pas à sortir de l'ancienne routine, si contraire à leurs intérêts;—les yeux du petit garçon brillaient—ce n'est point que je fasse peu de cas de votre opinion, Albert? mais vous convenez vous-même qu'il faut perfectionner, or, ce mot équivaut à ceci «qu'il faut renoncer à l'ancienne routine.» Certes, je respecte votre avis, Albert; mais vous me permettrez de vous exposer, avec la franchise d'un sincère ami de la vérité, mon opinion qui n'est pas méprisable en ceci… car, après tout, j'ai de l'expérience;—et pour donner plus de poids à son argument, le vieillard ôta son bonnet de peau et laissa voir ses cheveux blancs: l'enfant cessa de sangloter et l'écouta respectueusement.—Je disais donc, que les petits meuniers n'ont à leur disposition qu'une force minime et ils continuent néanmoins à employer des meules dont les dimensions et le défaut de rayonnage réclament une grande puissance d'action… vous m'entendez, Albert? de là résulte pour eux un chômage fréquent qui les prive de tout gain; ajoutez à cela que leur manière de moudre échauffe la farine, la détériore et la rend moins productive dans la panification, chose essentielle, n'est-ce pas, Albert?
—Oui «Pa».
—Vous savez que les moulins les plus ordinaires se composent d'une roue extérieure qui est mise en mouvement par l'eau; votre maître, M. Harris et vous, êtes partisans de ce système; il est possible que vous ayez raison Albert; le procédé est assez simple: si je vous ai bien compris tantôt (et nous reviendrons sur cette discussion), si je vous ai bien compris, dis-je, au centre de la roue dont nous avons parlé, passe un essieu soutenu par deux pivots; à la partie de l'essieu qui donne dans le moulin est attaché un rouet à la circonférence duquel sont implantées quarante huit chevilles qui s'engrennent dans la lanterne, laquelle est composée de deux plateaux qui la terminent en haut et en bas, et de neuf fuseaux qui forment son contour… avez-vous une observation à faire, Albert?
—Non «Pa»; cependant n'oubliez pas que la lanterne est traversée par un axe de fer, qui d'un bout porte sur le palier…
—Certes, Albert; et si je vous ai bien compris le palier est une pièce de bois d'environ un demi pied de largeur, sur cinq pouces d'épaisseur et neuf pieds de longueur entre ses deux appuis, et qui, de l'autre bout, supporte à son extrémité la meule supérieure, laquelle est mise en mouvement par la lanterne, qui, elle-même, est mue par le rouet. N'avez-vous aucune objection à faire, Albert?
—Non, «Pa.»
—Je continue donc; les meules sont renfermées dans un cintre de bois de la même forme. La meule inférieure, qui est immobile, forme un cône dont le relief depuis les bords jusqu'à la pointe, est de neuf lignes perpendiculaires; la meule tournante ou supérieure en forme un autre en creux, dont l'enfoncement est d'un pouce environ. Vous ai-je bien compris, Albert?
—Oui, «Pa,» mais il faut dire que le choix des meules est chose très importante, quel que soit le moulin…
—C'est vrai, Albert; je terminerai, en disant que pour chaque moulin du système anglais, il faut au moins la force de trois chevaux, et celle de quatre chevaux pour nos grands moulins à meules de six pieds: la force d'un cheval est représentée par cent soixante livres d'eau élevée à un mètre par seconde… Mais nous reprendrons cette discussion, Albert; vous me permettrez de développer mon système… Quant à vous, Arthur—un petit garçon de sept ans—vous entretenez l'esprit de rébellion dans la caravane!… Je m'aperçois que vous vous abandonnez aux penchants que l'on doit sans cesse combattre et réprimer!… Vous serez donc l'éternel jouet des passions! mais après la faute viennent les regrets et les remords; le calme et l'inaltérable contentement sont le partage d'une conscience pure; soyez donc plus sage: vous savez que je vous ai promis de vous faire travailler chez le charpentier… Et vous ma Jenny—(c'était une petite fille de dix ans qui sanglotait près de sa mère)—aidez vos parents, et soignez bien vos moutons et vos chèvres; vous savez que les moutons sont sujets au spleen (mélancolie) comme les hommes; il faut leur donner souvent du sel et y mêler un peu de soufre broyé avec de l'antimoine. S'il neige dans le pays où nous allons, vous ferez balayer votre basse-cour, Jenny, car les moutons deviennent aveugles lorsque la neige dure longtemps…