—M. Frémont-Hotspur,—dit Percy,—les roues du waggon des dames se fendent; l'essieu crie; profitons de cette halte pour tout réparer… Du reste nous pouvons dresser ici nos tentes, et y attendre nos amis…
—Ce waggon, est le vaisseau de Thésée,—dit Frémont-Hotspur,—renouvelé pièce à pièce, il n'aura bientôt plus rien de lui-même…
Percy explora ensuite les environs, et découvrit que la colline, s'abaissant à son revers par une pente insensible et douce, les conduirait sans dangers dans un pays charmant, où se trouvaient réunies les trois choses qui leur étaient indispensables, l'eau, le bois et le fourrage. Mais pour arriver dans cette riante prairie, il fallait d'abord franchir une colline presque inaccessible, ou faire un long circuit dont le pionnier ne connaissait pas le terme. Persuadé que la patience et la ferme volonté triomphent de tout, Aaron Percy avait peine à croire que cette entreprise fût plus difficile pour la caravane, que ne l'avait été le passage des Alpes aux armées d'Annibal, de Charlemagne, et de Bonaparte; or, Annibal, Charlemagne et Bonaparte avaient franchi les Alpes… Aaron se disposa donc à gagner le terrible sommet… ce qui ne pouvait s'effectuer sans les plus grandes précautions… On conduit les chariots les uns après les autres; huit chevaux traînent péniblement le premier… Il touche presque au but, mais la chaîne qui retient l'attelage se rompt, et la voiture roule rapidement jusqu'au pied de la colline… Aaron la suit des yeux; vingt fois il la voit près de culbuter dans les ravins qui bordent la route… enfin elle s'arrête le long d'un torrent; les pionniers poussent un cri de joie, puis immédiatement ils disposent tout pour une seconde ascension… Aaron suivait involontairement les mouvements du waggon, et semblait le redresser par ceux de son corps et les gestes de ses bras: chaque secousse retentissait jusqu'au fond de son cœur; enfin le véhicule atteignit le sommet de la colline, et s'avança dans la plaine par une pente des plus douces. Les pionniers descendirent avec autant de plaisir et de tranquillité qu'ils avaient eu de peine de l'autre côté, et ils campèrent sur les bords d'une petite rivière tributaire du Missoury; des eaux fraîches et limpides arrivaient de tous côtés, des montagnes de l'Ouest. Le lieu choisi par Aaron Percy était un de ces sites qui prouvent que l'imagination des poètes n'est pas toujours au-dessus de la nature et de la vérité; de riantes collines, couronnées de superbes bouleaux, se prolongeaient au loin, offrant à l'œil cent bocages naturels et variés. Les voyageurs firent leurs dispositions pour la nuit; on dressa les tentes, et les jeunes gens roulèrent les waggons de manière à former une espèce de poste avancé qui devait protéger le camp contre toute surprise nocturne.
L'ENFANT DU NANTUCKET.
Je ne suis nay en telle planette, et ne m'advint oncques de mentir, ou asseurer chose qui ne feust véritable. J'en parle comme un gaillard onocrotale… J'en parle comme Saint-Jean l'Apocalypse… Quod vidimus, testamur.
(Rabelais. Gargantua.)
Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es propre? As-tu fait ton droit? as-tu étudié la médecine? pourrais-tu être professeur de mathématiques? saurais-tu au moins faire des bottes, ou même tracer un sillon droit avec la charrue?
(George Sand. André.)
CHAPITRE III.
L'agrément du lieu n'était pas le seul motif qui avait déterminé nos pionniers à s'y arrêter; nous avons vu que les chariots, pour la plupart en mauvais état, nécessitaient une prompte réparation… Le soleil descendait à l'horizon; les montagnes commençaient à prendre une teinte plus sombre, et le hibou faisait entendre son chant lugubre. Avant la nuit, les jeunes gens firent un abattis de branches d'arbres, et formèrent une espèce de parc pour les bestiaux; pendant ce temps, mistress Percy, sa fille, et les femmes des pionniers allemands, s'occupaient du souper. Il était cinq heures du soir; on avait envoyé les bestiaux au pâturage, sous la garde de quelques fidèles dogues.
Le soleil disparut enfin derrière les montagnes qui bornaient l'horizon à l'Ouest, laissant après lui une longue traînée de lumière; toutes les familles faisaient cercle autour de leurs feux respectifs; le café, le chocolat, les gâteaux, les confitures, les tranches de bœuf fumé, un excellent repas, enfin, succédait au plaisir de la conversation. La belle et bonne miss Julia Percy, faisait une égale répartition de biscuit au lait, de bon fromage à la crême et de tasses de thé bien sucrées; on eût dit la Charlotte du Werther. «Six enfants se pressaient autour d'une jeune fille; elle tenait un pain bis dont elle distribuait les morceaux à chacun en proportion de son âge et de son appétit; elle donnait avec tant de douceur, et chacun disait merci avec tant de naïveté!!… toutes les petites mains étaient en l'air avant que le morceau fût coupé[61]» Aaron Percy observait avec intérêt les pionniers groupés autour des divers feux, et faisant honneur à leur souper.
[ [61] Goethe. Werther.