—Mistress Percy—dit-il à sa femme—il me semble que les vaches sont bien en retard; il fait nuit, et nos deux dogues-bouviers, Hercule et Goliath, ne donnent pas signe de vie.—Au même instant on entendit des beuglements et le tintement des clochettes; c'étaient les vaches que ramenait un des chiens.—Enfin les voilà… quoi! Goliath est seul avec cinq vaches! Que sont devenus Hercule et Betsy?…
Au nom de Betsy on vit briller les yeux de la petite Jenny qui affectionnait cette vache; ne la voyant pas venir, elle se mit à pleurer à chaudes larmes, en disant que certainement les loups avaient mangé Betsy; tout le camp était en émoi: on se mit en quête de la vache qui parut bientôt accompagnée du fidèle Hercule; on s'empressa de la traire comme les autres, et Jenny lui donna sa portion de sel, mais non sans l'avoir grondée; le chien reçut force caresses, et il lui fut bien recommandé de ne jamais se départir de sa vigilance.
Frémont-Hotspur et un irlandais nommé O'Loghlin se retirèrent dans leur tente commune, après avoir été invités par mistress Percy à venir faire la conversation après le souper, en compagnie de quelques autres pionniers, allemands et américains; on devait manger un pudding. Semblable à la femme du bon vicaire de Wakefield, chaque maîtresse de maison se pique de faire de merveilleuses tartes, des puddings tremblants et des crêmes délicates. Le repas du soir fut promptement terminé, et les travaux légers qui occupent, le soir, les familles américaines, succédèrent aux fatigues de la journée; le bruit des rouets annonçaient assez l'industrie des femmes. Plusieurs jeunes ladies lisaient; la lecture des bons livres, à laquelle les femmes américaines sont accoutumées dès leur jeunesse, donne à leur conversation un degré d'intérêt, et un fonds de connaissances solides qu'on trouve rarement ailleurs.
Quand Hotspur et les autres pionniers se rendirent à l'invitation qui leur avait été faite, Aaron Percy, sa femme et leur fille allèrent au-devant d'eux. Le feu, qui brillait, rendit la lumière des torches inutile; le bruit des rouets cessa, et les jeunes demoiselles s'assemblèrent pour causer; plusieurs grosses allemandes ayant, pour saler les porcs, d'aussi bonnes mains que femmes qui soient au monde, les écoutaient, le sourire sur les lèvres.
—M. Hotspur—dit mistress Percy au jeune américain, en lui versant du thé—pensez-vous que nous soyons inquiétés par les sauvages pendant notre trajet? Rarement de pareils voyages s'effectuent aussi pacifiquement.
—La nuit dernière, les hurlements de nos chiens semblaient annoncer l'approche des sauvages,—répondit Frémont-Hotspur,—et quelques-uns de nos amis d'Allemagne prétendent qu'ils ne se mettent jamais à table, sans que quelque petit bruit éloigné ne vienne les inquiéter. Ils commencent à se décourager; l'appétit va mal; ils ne sauraient manger morceau qui leur profite; jamais un plaisir pur, toujours assauts divers; enfin, comme le lièvre de la fable, tout leur donne la fièvre: leur sommeil, disent-ils encore, est souvent interrompu par une succession de rêves effrayants; je les rassure de mon mieux, en riant de leurs terreurs.
On servit le pudding; miss Julia était la majordome, et faisait les honneurs.
—Qui nommerons-nous pour speaker[62] ce soir?—demanda Aaron Percy.
[ [62] Orateur, conteur.
Plusieurs dames prononcèrent le nom de Hotspur; les pionniers approuvèrent ce choix, et le jeune Américain fut proclamé speaker, à l'unanimité.