—Si la baleine était armée de la mâchoire du requin; si, comme ce monstre, elle était vorace et sanguinaire, nos hardis navigateurs ne reviendraient plus chez eux, amuser leurs femmes et leurs enfants du récit de leurs merveilleuses aventures… Quelquefois le cétacé entraîne la barque avec une telle vélocité, que le frottement de la corde fixée au harpon, en enflamme les bords… Enfin, épuisée par la perte de son sang, et par l'extrême agitation qu'elle se donne, la baleine meurt et surnage…

—Mais n'arrive-t-il pas quelquefois qu'elle n'est que blessée?—demanda miss Julia.

—Oui, miss,—répondit Hotspur;—alors pleine de vigueur alternativement elle paraît et disparaît dans sa fuite, et entraîne la nacelle avec une vélocité effrayante. Toujours à la proue, la hache à la main, le harponneur observe attentivement les progrès de l'immersion. La nacelle s'enfonce de plus en plus, le moment devient critique; le harponneur approche la hache du câble, et hésite encore… tout dépend de lui… il va couper?… Non… l'appât du gain… la crainte d'être raillé par les vieux marins ou loups de mer, fait qu'il suspend encore le coup… La barque court les plus grands dangers… qu'importe!… On attend encore… on s'encourage… la mer retentit au loin des cris de joie… on se flatte que la vitesse de la baleine va se ralentir… vain espoir!… elle redouble d'efforts… Le harponneur coupe la corde, et la nacelle se relève…

—Quelle hasardeuse entreprise!—dit mistress Suzanna Percy;—si l'on considère l'immense disproportion qui existe entre les assaillants et leur victime; si l'on se rappelle la faiblesse de leurs nacelles, l'inconstance et l'agitation de l'élément qui sert de théâtre à ces terribles combats, on conviendra que cette pêche exige l'emploi de toute la force et de tout le courage dont l'homme est capable…

—Nous avons dans le requin un ennemi bien plus redoutable, reprit Hotspur; on raconte que plusieurs matelots d'un navire s'étaient jetés à l'eau pour se rafraîchir; une partie de l'équipage, en sentinelle sur les vergues, veillait l'approche des requins; on en aperçut un d'une grosseur énorme, et dont la nageoire sillonnait les eaux… A la première alarme, les baigneurs regagnèrent le navire; le monstre vorace, voyant échapper sa proie, fend les vagues comme un trait, et arrive au moment où le dernier des nageurs, saisi par ses camarades, était presque dans la chaloupe… il lui emporte la jambe… Le malheureux matelot transporté à bord, expire au bout de quelques minutes… Un de ses camarades, nommé Emmanuel Purdy, s'écrie: «Ézéchiel est mort, et c'est ce monstre qui l'a tué;» il descend ensuite dans l'entrepont et se munit d'un long couteau. «Que vas-tu faire?» lui demanda-t-on. «Venger mon camarade,» répondit-il. Il remonte sur le pont et se précipite à la mer, avant qu'on puisse deviner son dessein. Le requin, qui n'avait point quitté les environs du vaisseau, se rapproche, en nageant, d'abord lentement, suivant l'habitude de ces poissons; l'équipage pousse un cri général. Emmanuel, dont ce combat n'était pas le premier essai, ménage ses forces; armé du coutelas, il reste immobile et attend le requin qui ne tarde pas à l'attaquer; l'intrépide matelot, plonge, l'évite, et décrit un cercle pour frapper le monstre au flanc; tous les mouvements du requin annoncent la fureur; il s'élance en se penchant sur le côté; sa gueule est placée à une certaine distancé de son museau; il ne peut rien saisir sans se renverser: c'est le moment favorable pour l'attaquer. Purdy l'aborde et lui plonge son couteau dans le ventre; le monstre blanchit l'élément des coups de sa queue; Purdy se tient entre deux eaux, et le frappe encore plusieurs fois. Le requin, vaincu, teint les flots de son sang, surnage et meurt: on le hisse à bord; Purdy lui ouvre le ventre, en retire le membre de son ami, et le restitue au tronc mutilé[73].

[ [73] Ce trait de courage fut inséré dans la gazette de la Barbade.

(Not. de l'Aut.)

Les dames remercièrent Frémont-Hotspur de son empressement à les distraire un moment; on servit encore du thé, du plum-pudding et mille autres friandises. Aaron Percy tira sa montre; il était minuit, le récit du jeune Américain avait intéressé les pionniers, et personne n'avait parlé de se retirer.

—Ces messieurs veulent-ils se joindre à nous pour remercier l'Être suprême d'avoir aussi manifestement favorisé le commencement de notre émigration?—dit mistress Percy;—demandons, pour nous, les lumières du ciel, et sa protection pour les amis que nous avons laissés dans le Kentucky.

Après ces paroles simples, mais qui peignaient si bien l'âme compatissante de mistress Percy, tous les pionniers se découvrirent; la meilleure morale respirait dans l'exhortation d'Aaron, et tous l'écoutaient avec respect. Miss Julia ouvrit ensuite la Bible, et y lut quelques pages… Après la lecture, il se fit un long silence, et au bout de quelques minutes de recueillement, le vieux pionnier adressa la prière suivante au ciel: