«O grand Créateur! daigne jeter un regard sur cette multitude de tes créatures réunies dans ces lieux solitaires, et guide nos pas chancelants dans la nouvelle carrière que nous allons parcourir! Si nos desseins sont purs, ils ne peuvent venir que de toi! oui, c'est toi qui nous les inspires! Jadis nos pères ont espéré en ta Providence; ils ont espéré, et tu les as délivrés. Rends-moi, Seigneur, rends-moi digne d'être l'exemple, le consolateur et le guide du troupeau que tu m'as confié… Que tous unis par les liens de la concorde, nous mêlions sans cesse les accents de la reconnaissance aux pénibles travaux que nous allons entreprendre! Inspire à nos cœurs des sentiments dignes d'être transmis à nos descendants, et bénis, nous t'en conjurons, bénis nos projets et nos efforts! verse sur nos moissons futures tes rosées fécondantes: la terre que nous allons arroser de nos sueurs, deviendra l'asile des malheureux. Bénis nos compagnes et nos enfants; c'est pour eux, tu le sais, que nous abandonnons nos foyers; satisfaisant alors au plus doux de tes préceptes, nous remplirons ce continent immense de millions d'habitants qui, sans cesse heureux, te remercieront sans cesse de tes bienfaits, et te béniront à jamais jusqu'à la dissolution de l'Univers!…»

Il y avait quelque chose de profond dans la voix d'Aaron Percy, son calme et sa confiance dans l'allié qu'il implorait, pénétrèrent jusqu'au cœur des assistants. Après l'invocation, il y eut encore un moment de silence et de recueillement, et les pionniers se séparèrent. Frémont-Hotspur se disposa à relever les sentinelles; six hommes postés en vue les uns des autres, veillaient jusqu'à minuit; six autres leur succédaient et montaient la garde jusqu'au point du jour.

—M. O'Loghlin vous êtes de garde ce soir,—dit Frémont-Hotspur à l'Irlandais dont le lecteur a déjà fait la connaissance.

—A vos ordres, M. Hotspur,—répondit l'enfant de la Verte-Erin en s'armant jusqu'aux dents.—Est-ce à cheval que je monterai cette garde?… il me faudrait quinze jours pour apprendre à me tenir en selle… j'ose espérer que les sauvages ne choisiront pas cette nuit pour exercer leurs brigandages… d'abord je vous préviens que je crierai de toutes mes forces à l'apparition du moindre chat-huant dans l'air. Vous m'avez dit, M. Hotspur, que les sauvages enlèvent la chevelure avec la plus grande dextérité?… quoi!… ces démoniaques ne vous donnent pas le temps de vous réconcilier avec le ciel!!! je vous le répète, je donnerai l'alarme à l'apparition du moindre chat-huant…

—Bonsoir, M. O'Loghlin; soyez ferme au poste; j'espère que ce ne sera pas à votre négligence que nous devrons la visite des Pawnies.

—Le courage ne me manquera pas à l'heure de ma vie où j'ai le plus de force, observa O'Loghlin.—Bonne nuit M. Hotspur.

Frémont-Hotspur se rendit ensuite dans une autre partie du camp; quelques vigoureux pionniers prirent leurs fusils, en renouvelèrent l'amorce, et se placèrent de manière à pouvoir dominer la partie de la prairie dont la surveillance leur était particulièrement confiée. Enfin tout rentra dans le silence; dans les tentes régnait le calme le plus parfait; l'Être suprême n'a aucun crime à punir dans les familles qu'elles abritent; pourquoi permettrait-il que des rêves terribles et des visions de mauvais augure troublent leur sommeil?… Le lendemain, au lever du soleil, le camp retentissait du chant des psaumes et des prières…

Retournons reprendre les pionniers que nous avons confiés à l'hospitalité des trois amis.

LA PRAIRIE.

Mis arreras son las armas, mi descanso el pelear, et mi cama las duras penas.

Mes parures sont les armes, mon repos le combat, et mon lit des rochers durs.

(Ancienne romance espagnole.)