Avant le départ eut lieu la cérémonie de la présentation des chevaux; voici en quoi elle consiste. Lorsque les Indiens-Renards déclarent la guerre à une tribu voisine, ils se rendent chez les Indiens-Sacks pour leur demander des chevaux. Arrivés chez leurs alliés, les Renards s'asseyent en cercle et fument, tandis que les jeunes Sacks galopent autour d'eux, et leur cinglent les épaules à grands coups de fouet; lorsque le sang ruisselle, les cavaliers mettent pied à terre, et présentent leurs chevaux à leurs hôtes, les Indiens-Renards… Quelques jeunes guerriers lancèrent des flèches au roc sorcier. Lorsque les sauvages partent pour la guerre, ils ne croient au succès de leur expédition que s'ils rendent visite à un célèbre rocher peint, où, selon eux, habite l'esprit des combats: ils se le rendent favorable, en lui sacrifiant leurs meilleures flèches qu'ils lancent contre le roc au grand galop de leurs chevaux…

Tous les pionniers (à l'exception de Daniel Boon, du vieux Canadien, et de quelques Alsaciens) étaient des jeunes gens à leur première campagne, remplis de force, d'activité. Le Natchez Whip-Poor-Will, monté sur un magnifique coursier, et armé de son Tomahack était certainement l'ennemi le plus redoutable qu'un homme eût pu rencontrer. «Tout-à-coup je vis paraître un cheval blanc; celui qui était monté dessus avait un arc; on lui donna une couronne, et il partit en vainqueur pour continuer ses victoires[77].» Un grand nombre d'autres guerriers sauvages faisaient partie de l'expédition.

[ [77] Apocalypse. Ch. VI. §1, v. 2.

Daniel Boon sonna le boute-selle, et les deux cavalcades d'hommes blancs et d'hommes rouges partirent au milieu des «hourrahs;» c'était un spectacle à la fois sauvage et pittoresque que celui de ces cavaliers équipés si différemment, et cette longue file de chevaux qui serpentaient à travers les défilés des collines. La nature était belle et claire, l'atmosphère transparente et pure. Le pays que parcouraient nos pionniers était singulièrement âpre; ils passaient sous d'antiques arbres dont les rameaux se croisaient au-dessus de leurs têtes; excursion délicieuse! dans les autres pays on pense à l'homme, et à ses œuvres; ici on ne trouve que la nature seule. Les beautés d'une forêt ont aussi leur grandeur, surtout quand un fleuve superbe y promène ses flots majestueux; quand les branches des arbres, se courbant sur ses bords en dômes de feuillage, sont éclairés par les rayons de la lune au milieu d'une nuit solennelle. Les pionniers ne pouvaient se lasser d'admirer ces lieux qu'ils visitaient pour la première fois. L'enfant est heureux, dit-on, parce que chaque jour, chaque heure lui présente des objets nouveaux; et c'est pour renouveler les impressions de leur enfance que les hommes parcourent les contrées étrangères; ces impressions sont d'autant plus vives que les objets qu'ils rencontrent diffèrent de ceux qu'ils ont vus auparavant.

Une course de quelques heures conduisit nos pionniers à un site de rochers mêlés d'arbres de l'aspect le plus agreste; çà et là étaient comme parsemées sur les collines, des huttes d'Indiens, abandonnées et croulant de vétusté; naguère des chefs puissants s'y assemblaient… aujourd'hui ces habitations sont devenues le repaire des panthères et des loups; leurs hurlements ont succédé aux accents de la joie, et aux chants des guerriers… Les pionniers européens observaient les buissons d'un œil soupçonneux, croyant à chaque instant y découvrir les regards perçants d'un ennemi… Daniel Boon et le Natchez Whip-Poor-Will, marchaient en tête de la caravane et charmaient les ennuis de la route, par des histoires que le vieux chasseur, surtout, racontait avec beaucoup d'action et de vivacité. Jeune et doué de toute la facilité d'esprit et de caractère d'un enfant de la France, le capitaine Bonvouloir (avec lequel le lecteur a déjà fait connaissance) était un véritable Alcibiade, et toujours prêt à se conformer à tous les changements exigés par les mœurs des différents peuples au milieu desquels il se trouvait; cependant comme les marins de tout pays il ne put se décider à louer les choses de la terre ferme sans faire quelques restrictions en faveur du grand lac (la mer).

Wir sind in der wiese; welches schone grün! (Nous sommes dans la prairie; quelle belle verdure!) s'écria un pionnier allemand.

Mit wohlgefallen irrt das auge auf diesen blumigen wiesen umhor. (L'œil se plaît à errer sur ces prés émaillés de fleurs,)—dit un autre.

—Aurons-nous un bon sillage aujourd'hui, Colonel Boon?—demanda le capitaine Bonvouloir—échapperons-nous aux corsaires qui doivent nécessairement croiser dans ces parages?… nous voilà enfin dans les forêts de l'Ouest dont on parle tant; jusqu'à présent rien qui puisse être comparé aux eaux du grand lac; je vous observerai, en marin de bonne foi, que je ne vois pas trop ce que l'on peut trouver dans ces herbes; pas un phoque, pas un misérable requin, et, le dirai-je?… rien qui puisse offrir un agrément comparable à celui de la pêche de la baleine…

—Patience, capitaine;—dit Daniel Boon—vous n'en êtes qu'au départ, et vous vous plaignez déjà… tenez… pour commencer, nous voilà sur un champ de bataille… voyez le grand nombre d'ossements qui blanchissent au grand air.

—Peste! s'écria le marin en ouvrant de grands yeux—c'est donc une pourrière que cette vallée? hum!…