—Capitaine Bonvouloir, vous trouverez ici un trésor d'allégresses, vous qui aimez les combats,—continua le guide—les plaisirs inattendus sont les seuls plaisirs de ce monde. Nous voyageons sur les terres de peuples vigilants et rusés; ils portent dans leurs retraites montagneuses les passions farouches et les habitudes inquiètes de gens réduits au désespoir; ils épient tous les mouvements des voyageurs, et fondent sur les traînards et les vagabonds au moment où ils y pensent le moins. Herr Obermann, respectez la rose, la reine des parterres, mais écartez un peu les broussailles, et remarquez le grand nombre d'ossements qui tapissent ces buissons; des crânes, des squelettes desséchées marquent le théâtre de faits sanguinaires, et signalent aux voyageurs, la nature dangereuse du pays qu'ils traversent…
Comment! pas une colonne, pas une modeste pierre pour apprendre aux générations futures qu'un tel fut de ce monde! s'écria le capitaine Bonvouloir—parole d'honneur, colonel Boon, vous parlez de ces choses avec un sang-froid! ah!… ce sont donc de terribles ennemis que ces sauvages? tuer les gens au moment où ils s'y attendent le moins! mais c'est une violation cruelle du droit des gens!…
—Cachés dans ces prairies, les ennemis sont plus difficiles à trouver qu'à vaincre,—continua Daniel Boon—ils y dressent leurs embuscades, et leurs victimes, une fois traînées dans les buissons pour être dévorées par les loups, toutes les traces disparaissent…
—Messieurs—dit le vieux canadien Hiersac—nous nous trouvons, il est vrai, dans des parages dangereux, mais des troupes vaincues et réduites au désespoir, reprennent courage, et dans un nouvel engagement, elles rétablissent leurs affaires. D'ailleurs, (et vous en conviendrez vous-même) il faut, de temps à autre, quelques petits incidents qui fassent naître dans l'âme des voyageurs une curiosité inquiète… Prenez votre parti en brave; le colonel n'a pas exagéré les dangers de la route; l'ennemi est plus difficile à trouver qu'à vaincre; vous aurez donc plus besoin du bouclier que de l'épée; n'oubliez pas que la force ne peut rien contre la ruse: le muge, le plus rapide de tous les poissons, est la pâture quotidienne du pastenague, le plus lent de tous les habitants des eaux… du reste, les modes de combattre varient également selon les pays. L'histoire nous dit que les Perses, lorsqu'ils conquirent les îles de Chios, de Lesbos et de Ténédos, enveloppaient les habitants comme dans un filet, voici comment ils s'y prenaient: ils se tenaient tous par la main, et étendant leur ligne du nord au sud de l'île, ils allaient ainsi à la chasse des hommes[78]. Ils s'emparèrent aussi avec la même facilité, des villes Ioniennes de la Terre-ferme, mais ils ne pouvaient en prendre les habitants. Philostrate dit en parlant des Eréthriens: Ils éprouvèrent le même sort que des poissons, car ils furent pris comme dans un filet. Messieurs, permettez-moi de vous dire tout ce que je sais sur ce sujet; mes connaissances stratégiques sont très bornées; je ne vous ennuierai pas longtemps. Les Sarmates, jetaient des cordes sur leurs ennemis; après les avoir enveloppés, ils détournaient leurs chevaux, et renversaient tous ceux qui s'y trouvaient pris. Quelques peuples nomades de la Perse se servaient, à la guerre, et pour toute arme, de cordes artistement tissues; ils y mettaient toute leur confiance[79]. Dans la mêlée ils jetaient ces cordes à l'extrémité desquelles étaient des rets; ils enveloppaient chevaux et cavaliers, les tiraient à eux et les tuaient.
[ [78] Hérodote, liv. VI. Erato.
[ [79] Hérodote, liv. VII. Polymnie.
—Messieurs, je vous conseille de vous concilier les guerriers de l'expédition,—dit Daniel Boon.
—Nous y avons pourvu, colonel,—dit le docteur allemand Wilhem;—en arrivant, je ne pus résister à la tentation de mériter le titre de très généreux; je fus si prodigue de verroteries et d'écarlates que mes futurs amis m'estimeront bien pauvre.
—Il n'est pas prudent de laisser entrevoir au sauvage le tableau de notre luxe et de nos jouissances, pour le renvoyer ensuite à sa misérable hutte, et à ses simples plaisirs[80];—continua Boon,—mais je vous disais, tout à l'heure, que ces régions étaient les plus dangereuses de notre continent; on y rencontre, à chaque pas, des vestiges de scènes de carnage et d'horreur. Il y a quelques années, des voyageurs furent faits prisonniers, et les sauvages les mangèrent; je tiens ce fait d'un coureur des bois; pensez-vous que les requins soient plus expéditifs?…
[ [80] Quanto ferociùs ante egerint, tanto cupidius insolitat voluptates hausisse. Ils se sont plongés dans les voluptés avec d'autant plus d'avidité qu'elles leur étaient étrangères, et que leur vie avait été plus sauvage.