—Les sauvages ne vous comprendront pas,—dit Daniel Boon;—la vie errante, quoique exposée à de grands inconvénients, a cependant des charmes pour eux; l'indépendance absolue de toute espèce de frein; le petit nombre de désirs rarement portés au-delà des premiers besoins; l'habitude, enfin, de trouver, dans l'immensité des forêts, des ressources intarissables, tels sont, je crois, quelques-uns de ces attraits irrésistibles auxquels les indigènes sont si fortement attachés, que depuis deux siècles l'exemple de notre industrie leur a été inutile.

—On a beaucoup écrit sur cette question,—observa le capitaine Bonvouloir;—on niait même, autrefois, que les sauvages fussent des hommes; mais le pape Paul III décida et déclara, par une bulle, que les Indiens et les autres peuples du Nouveau-Monde étaient de l'espèce humaine[85]… Comment, après cela, douter de l'infaillibilité du pape!! Du reste, on a tout discuté; je ne sais quel impudent osa poser cette question… les femmes ont-elles une âme? Il fut décidé, à la majorité d'une voix, qu'elles en avaient une. Un écolier, quelque peu clerc, soutint cette thèse… que les Allemands ne pouvaient avoir de l'esprit;… on décida donc, à l'unanimité, que les Allemands n'avaient point d'esprit.—J'ai entendu dire que cette vie des bois, excitée seulement par les enivrantes émotions de la chasse et de la guerre, est si attrayante, qu'elle tente parfois les habitants des frontières,—reprit le docteur Wilhem après un moment de silence.

[ [85] Indos ipsos utpote veros homines existere decernimus et declaramus.

—C'est vrai,—répondit Daniel Boon;—quand ils ont joui pendant quelque temps de cette liberté sans limites, la dépendance qui existe nécessairement entre divers membres du corps social les épouvante; les philosophes citent, sans doute, ces faits pour prouver que la civilisation n'est point un avantage; mais n'en croyez rien, c'est Daniel Boon qui vous le dit; les misanthropes, par esprit de censure, préconisent l'Être sauvage qu'ils ne connaissent pas; les maux du corps sont, selon eux, la conséquence d'une manière de vivre que la nature réprouve; pleins de confiance en ce principe, ils ont cru pouvoir assurer que le sauvage, menant une vie conforme à la nature, devait conserver une santé parfaite; mais ils n'ont pas considéré que l'excès de la misère qu'il éprouve si fréquemment pouvait bien être encore plus nuisible que l'intempérance; ils n'ont pas remarqué que la nature a aussi son inclémence; ils semblent s'être dissimulé que la vie du sauvage, dont ils se plaisent à exalter les vertus et la sobriété, n'est qu'une alternative du jeûne le plus rigoureux, et de la plus insatiable gourmandise…

—Les tentatives pour les amener à la vie civilisée ont donc été vaines?—demanda le marin français.

—Toutes les fois que l'Indien a le choix,—répondit Boon;—il rejette avec dédain les coutumes des Visages-Pâles, et suit, avec obstination, les usages de ses pères… Non, le sauvage ne déposera jamais l'arc et le carquois pour se faire laboureur; ce sont des hommes blancs qui ensemenceront ces régions; transportez-y l'infatigable habitant de l'Ohio, ou le sobre Quaker, quelles richesses ne tireraient-ils pas de ces terres fertiles? Ce jour viendra, mais Daniel Boon n'aura pas le bonheur de le voir!… Ce que l'homme commence pour lui-même, Dieu l'achève pour les autres[86].

[ [86] Lo que el hombre empesa para simismo, Dios le acaba para los otros.

(Proverbe espagnol.)

—Naquîtes-vous dans une province frontière?—demanda le jeune Allemand au vieux chasseur.

—Je naquis presque sauvage,—répondit celui-ci;—c'est dans les forêts que j'exerçai mes premiers pas; la nature a donc été ma première institutrice, parce que c'est sur elle que sont tombés mes premiers regards… Et vous docteur Wilhem?