—Vous connaissez les suites d'une morsure de serpent à sonnettes,—continua Boon,—si l'on ne se hâte de combattre les effets du poison par l'application de topiques énergiques, on meurt dans des tourments affreux; les chairs qui environnent la plaie se corrompent et se dissolvent, le sang sort en abondance par les yeux, les narines, les oreilles, les gencives et les jointures des ongles; bientôt la bouche s'enflamme, et ne peut plus contenir la langue devenue trop enflée…

—O terribles crotales! si votre poison pouvait ne produire que ce dernier effet!—s'écria le marin,—je donnerais cent écus de ma poche pour qu'on en transportât une colonie dans ma province; mettez, Seigneur, mettez une garde à ma bouche, et une porte à mes lèvres, qui les ferme exactement.

—Un fermier de mes amis,—continua Boon,—marcha sur un serpent à sonnettes, qui s'élança sur lui et mordit ses bottes; quelque temps après s'être couché, ce colon fut saisi de maux de cœur très violents; il enfla démesurément, et périt cinq heures après. La mort de cet homme n'ayant éveillé aucun soupçon, son fils se servit des mêmes bottes et périt victime de son imprudence: le médecin les ayant examinées découvrit les crocs du reptile dans les tiges; le père et le fils s'étaient égratigné les jambes en les ôtant. J'ai vu un serpent à sonnettes, apprivoisé, qu'on montrait au public; on lui avait arraché les crocs au moyen d'un morceau de cuir qu'on lui avait fait mordre: toutes les fois qu'on le frottait légèrement avec une brosse, il se tournait sur le dos comme un chat devant le feu… Les Létons, disent les voyageurs, regardaient les serpents comme leurs dieux domestiques; ils les tenaient sous leurs poêles, où régnait toujours une douce chaleur, les nourrissaient de lait et les invitaient à leur table: quels convives!… quand le reptile daignait répondre à leur accueil, et mangeait de bon appétit, ils comptaient sur sa faveur, et se promettaient un sort heureux.

—J'ai vu des oiseaux qui les traitent autrement;—dit le capitaine Bonvouloir;—c'est le choyero ou milan du Mexique; quand il aperçoit un serpent endormi et roulé sur lui-même, il l'entoure de formidables piquants appelés choyas, puis il le frappe d'un coup d'aile; le serpent, réveillé en sursaut, se déroule précipitamment, et s'enfonce les pointes dans le ventre; alors le choyero en vient facilement à bout[97]

[ [97] On appelle Choya une espèce de Nopale-Raquette, dont les graines forment une boule ronde hérissée de piquants d'une force à percer le cuir le plus épais. Ces graines se détachent en grande quantité et jonchent le sol; elles servent d'armes à l'oiseau appelé le Choyero, du nom de cette plante.

(Voy. Voyage et aventures au Mexique par M. Gabriel Ferry.)

—Pline rapporte que quand l'araignée voit un serpent étendu à l'ombre d'un arbre, elle se jette sur lui et lui mord le cerveau, observa le docteur Hiersac; le reptile, en proie aux convulsions, siffle, mais ne peut fuir son ennemi ni rompre ses filets: le combat se termine toujours par la mort du serpent.

—Il est possible que les choses soient ainsi,—reprit Boon;—mais je suis d'avis qu'il ne faut pas trop s'en rapporter à ce que les anciens nous ont transmis sur ces matières; toutes les fois que je rencontre des serpents à sonnettes, je les envoie servir de fuseau aux sœurs filandières… Si j'étais sénateur au congrès, je m'occuperais spécialement de rassembler tous les reptiles de notre pays pour les expédier en Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie clandestinement, et dont les Etats transatlantiques se purgent à leur grand bien…[98]

[ [98] Le docteur Franklin envoya une grande caisse remplie de serpents, au ministère anglais.

—Vous feriez un acte méritoire, dit le marin français—ces criminels, ed altra simil canaglia[99], dont les puissances européennes vous gratifient ainsi, sont munis de certificats constatant leur honorabilité et leur honnête aisance; ce sont des Gentlemen, en un mot…