[ [96] Européen (le capitaine Bonvouloir).
—Le serpent à sonnettes est notre grand-père,—dit aux pionniers le Natchez Whip-Poor-Will imbu de toutes les superstitions de sa race,—il est placé dans les forêts pour nous avertir de l'approche du danger, ce qu'il fait en agitant les anneaux de sa queue; c'est comme s'il nous disait «prenez garde»; si nous en tuions un seul, les autres se révolteraient et nous mordraient; ce sont de dangereux ennemis; ne les irritez pas, car nous sommes en paix avec eux.
Après ce singulier colloque où apparut la superstition indienne dans tout son jour, le Natchez dit quelques mots aux guerriers; ils se réunirent, conférèrent ensemble pendant quelques minutes, et décidèrent que pour apaiser la colère du Manitou-Kinnibic (le serpent protecteur) ils lui sacrifieraient un chien; et tirant leurs couteaux, ils se précipitèrent sur un magnifique terre-neuve appartenant au capitaine Bonvouloir; déjà ils avaient lié les pattes du pauvre animal, lorsque le marin, furieux, saisit le sacrificateur et le faisant pirouetter:
—Que le diable emporte votre Manitou-Kinnibic!—s'écria-t-il;—si le serpent à sonnettes est votre protecteur, le chien est ami de l'homme blanc, et je ne souffrirai pas que, pour récompenser celui-ci de m'avoir tiré deux fois du fond de la mer, vous l'immoliez à votre Manitou, qui, entre nous soit dit, est un vil coquin! si vous versez une goutte du sang de mon chien, le seul ami qui me reste, je jure d'écraser votre grand-père la première fois qu'il se trouvera sur mon chemin… arrière païens!!
Daniel Boon, attiré par la voix stentorienne du marin, accourut sur les lieux et arriva à temps pour prévenir une rixe; il rappela les guerriers à l'ordre, et délia les pattes du chien.
Le serpent à sonnettes de son côté, s'efforçait d'avaler sa proie, lorsque survint un serpent noir pour la lui disputer. Ils s'abordent, s'entrelacent et se mordent avec acharnement. La fureur brille dans leurs yeux. Après un moment de lutte, le serpent à sonnettes se dégage des noueux replis du serpent noir; mais celui-ci, moitié élevé, moitié rampant, le poursuit et le force à accepter le combat. Les deux antagonistes épuisent, pour se déchirer, mille stratagèmes. Le serpent noir se rapproche de l'eau, son élément naturel, afin d'y attirer son adversaire et de le combattre avec plus d'avantage; l'instinct du crotale l'avertit de ce nouveau danger; il se roule autour d'une souche dont il fait son point d'appui, et se liant à son adversaire il l'arrête dans sa fuite calculée. Les guerriers sauvages, croyant que leur Manitou (le serpent à sonnettes) avait l'avantage, n'intervinrent pas; mais le serpent noir se ranime, fait de nouveaux efforts, s'allonge et glisse à travers les anneaux de son antagoniste; ils roulent ensemble sur le sable et atteignent la rivière; mais l'eau n'éteint point leur animosité; après un moment de lutte, ils reparaissent à la surface de l'onde, toujours entrelacés, toujours furieux: enfin le serpent noir enveloppe encore une fois le serpent à sonnettes, l'étouffe, l'abandonne au courant et remonte triomphant sur la rive. Les sauvages poussent un cri d'indignation et se disposent à immoler le vainqueur à leur rage, lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se déclare l'ennemi de toute société. Voyez-le perché sur le faîte de ce sycomore; les petits oiseaux piaillent à ses côtés; mais il est magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes… De sa vue perçante il mesure l'espace et découvre l'oiseau chasseur fier de son butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris; il le faut châtier, l'insolent!… Le puissant oiseau quitte sa retraite et poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les ondulations soudaines, et la descente précipitée du milan; l'aigle déploie toute sa tactique, et l'attaque avec un art merveilleux dans les endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et l'arrête, mais le milan plonge et l'évite; l'aigle fond sur lui et le frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il résiste quelques instants encore, et lâche enfin sa proie que l'aigle saisit avec une adresse surprenante avant qu'elle n'atteigne le sol.
—Le serpent à sonnettes n'est pas gros, dit Daniel Boon,—mais il est plus redoutable que le boa; en parlant de boa, vous savez, sans doute, ce qui arriva à des voyageurs dans les forêts de la Venezuela? Dix-huit espagnols, fatigués, s'assirent sur un énorme serpent, croyant que c'était un tronc d'arbre abattu; c'est le père Simon, missionnaire, qui rapporte ce fait; au moment où ils s'y attendaient le moins, l'animal se mit à ramper… ce qui leur causa une extrême surprise…
—Et eux qui goûtaient fort cette façon d'aller, firent le reste du chemin à cheval sur le dos du serpent,—ajouta le capitaine Bonvouloir;—colonel, je croyais qu'il n'y avait des gascons que sur les bords de la Garonne.
—Le père Simon, missionnaire, certifie le fait;—dit Boon,—c'est une autorité écrasante… Je ne parlerai des serpents à sonnettes que pour remercier le ciel de nous avoir longtemps préservés contre l'effet de leur poison; le Natchez et moi, nous n'avons pas trop à nous en plaindre; il n'a été mordu que cinq fois.
Und sie leben noch! (et vous êtes encore vivant!) s'écria un Alsacien en s'adressant au jeune sauvage…