—Soyez sans inquiétude,—dit Boon;—les sauvages, lorsqu'ils confèrent entre eux, en usent toujours ainsi; du reste, il est peu probable qu'ils aient des intentions hostiles; leur sagacité leur eût conseillé de se cacher dans les broussailles.
—C'est logique.
La conférence terminée, les pionniers se remirent en marche et franchirent lestement une multitude de collines (car les chevaux étaient encore dans l'ardeur d'une première journée de voyage) et firent halte sur les bords d'une petite rivière, tributaire du Missoury. Daniel Boon donna toutes les instructions nécessaires pour un campement de nuit: les chevaux, débarrassés de leurs fardeaux, se roulaient sur l'herbe ou paissaient en liberté[95]; le camp présenta bientôt le spectacle d'un laisser-aller mêlé d'activité qui caractérise une halte dans un pays abondant en gibier.
[ [95] Lorsque les Sarmates devaient faire de longs voyages, dit Pline, ils y préparaient leurs chevaux par une diète de vingt-quatre heures, pendant laquelle ils ne leur donnaient qu'un peu d'eau à boire (potum exiguum impertientes); ils leur faisaient ensuite faire cent cinquante milles sans s'arrêter.
(Pline Hist. nat., lib. VIII.)
(N. de l'Aut.)
LE COMBAT DES REPTILES.
Le serpent se repliant, blessa l'aigle à la poitrine, près de la gorge.
Homère.
CHAPITRE V.
Pendant qu'on faisait les dispositions pour la nuit, nos pionniers s'aventurèrent à une petite distance du campement; ils furent tout à coup arrêtés par un bruit singulier qui partait des broussailles; ce bruit cessait par moment, et recommençait aussitôt; les chasseurs découvrirent enfin un énorme serpent à sonnettes; il exerçait un charme. Qui n'a entendu parler de ce terrible reptile? c'est le plus redoutable de nos forêts; il masque son approche, déguise ses attaques, se replie en cercle comme pour dérober sa présence à ses victimes qu'il ne vainc que par son poison mortel. Malheur à ceux qui approchent de sa retraite! ils reçoivent, par une piqûre presque insensible, une mort aussi cruelle qu'imprévue… Nos pionniers observent le serpent; le reptile s'arrête, ses yeux étincellent, il fixe l'oiseau et suit tous ses mouvements; celui-ci, loin de fuir son ennemi, semble, au contraire, fasciné par un pouvoir invisible, il crie… ses plumes se hérissent… ses mouvements… ses accents, tout annonce le délire de la terreur; il s'avance, recule, bat des ailes, aiguise son bec, et après quelques moments passés dans l'agitation la plus convulsive, il se précipite dans la gueule du monstre qui en fait sa proie. Le marin français, indigné de la voracité du crotale, saisit un gourdin, et de deux coups il en eût fait trois serpents, mais le Natchez Whip-Poor-Will le supplia de ne point tuer le reptile; les autres guerriers de l'expédition lui firent la même prière, bourrant ensuite leurs opwagûns (pipes), ils se mirent à fumer; le serpent faisait mouvoir sa langue avec rapidité, et paraissait enivré par les bouffées de tabac que lui lançaient les Indiens. Il partit; les guerriers le suivirent dans les broussailles, en le suppliant de prendre soin de leurs femmes et de leurs enfants pendant leur absence, et de ne point les rendre responsables de l'insulte qu'il avait reçue de l'homme du point du jour[96]; ils eurent soin, toutefois, de se tenir à une distance respectable du monstre.