—Ce sera donc vous, Herr Obermann?—dit Boon au vénérable Alsacien.

—Nein! nein! (non pas! non pas!), s'écria celui-ci.

La mission était réellement périlleuse, car l'envoyé pouvait être percé de flèches. Le chef d'une expédition doit toujours se mettre en avant; le Natchez Whip-Poor-Will, armé de son tomahawck, de son arc et de son couteau à scalper (mokoman), s'avança donc hardiment vers les deux sauvages pour conférer avec eux.

—Ces deux enfants des forêts ne me paraissent pas trop abondamment pourvus des biens de ce monde, pour que leur bonheur puisse être digne d'envie, observa le marin français:—voyez, colonel, ils sont presque nus.

—Nous en saurons la raison tout à l'heure,—dit le chasseur;—ces sauvages ont sans doute sacrifié leurs habits à leur médecine; c'est un acte de désespoir des braves guerriers quand ils ont été malheureux dans une expédition, et qu'ils craignent d'être raillés à leur retour au village. Ils jettent leurs habits et leurs ornements, se dévouent au Grand-Esprit, et tentent quelques exploits éclatants pour couvrir leur disgrâce…; alors, malheur aux hommes blancs, sans défense, qu'ils rencontrent!

—Ces brigands ne sont peut-être pas seuls,—observa un pionnier alsacien.

—C'est pourquoi nous ne saurions prendre trop de précautions,—continua Boon;—ils placent des vedettes sur les collines environnantes, car dans ces immenses plaines où l'horizon est aussi éloigné que sur l'Océan, ils découvrent tout et communiquent à de grandes distances. Les éclaireurs épient, en même temps, et l'ennemi et le gibier; ce sont des télégraphes vivants; ils transmettent leurs observations par des signaux concertés d'avance; s'ils veulent avertir leurs compagnons qu'il passe un troupeau de buffalos[94] dans la plaine, ils galopent de front, en avant et en arrière sur le sommet du plateau; si, au contraire, ils aperçoivent un ennemi, ils galopent à droite et à gauche, en se croisant les uns les autres; à ce signal tout le village court aux armes.

[ [94] Bison, bœuf sauvage.

—Les anciens Grecs avaient quelque chose d'analogue,—dit le docteur Wilhem;—ils se servaient, pour signaux, de torches que des hommes tenaient allumées sur les remparts. Quand les vedettes voulaient signaler l'approche d'un ennemi, elles agitaient les torches; elles restaient immobiles lorsque, au contraire, c'était un secours qui leur arrivait. Par les différentes combinaisons de ces feux, on faisait même connaître la nature du danger et le nombre des ennemis…; les Arabes avaient aussi leurs althalayahs; ils donnaient ce nom à de petites tours élevées sur des éminences, et d'où leurs éclaireurs avertissaient des mouvements de l'ennemi au moyen de signaux répétés de porte en porte. Au moyen-âge, dans les villes que la guerre menaçait constamment, un enfant était tenu à poste fixe, et en guise de sentinelle, dans le clocher de l'église; il était chargé d'observer ce qui se passait au loin, et d'annoncer l'approche des ennemis.

Colonel Boon,—observa le capitaine Bonvouloir,—nous rencontrerons, très probablement, des brisants dans le cours de cette expédition; nous avons, heureusement, une main expérimentée au gouvernail… ne craignez-vous rien pour le Natchez?… voyez comme ils gesticulent tous trois…; assurément, ils vont se battre…