—Anciennement,—dit le vieux docteur Hiersac,—on combattait les effets du venin par un emplâtre composé de la tête du reptile, broyée avec des simples, et appliqué sur la plaie; on conseillait encore de manger le foie de l'animal pour purifier le sang[100]. On peut aussi employer le thériaque, dans la composition duquel entre de la chair de vipère qui, par sa similitude, attire le venin[101]; les maîtres ordonnaient encore de purger les mélancoliques, et d'opérer par les contraires… Autrefois, dans les pays aristocratiques, outre l'application de ventouses, il était d'usage de faire sucer la plaie par une personne de basse condition… par exemple… un manant… comme les appelaient les seigneurs…

[ [100] Ambroise Paré, liv. XX.

[ [101] Galien. Aux commodités du thériaque.

Les pionniers se disposaient à reprendre la route du campement, lorsque Daniel Boon découvrit une piste de chevreuil; un des guerriers de l'expédition fut envoyé à la découverte; il gravit la colline avec précaution, et vint avertir les chasseurs qu'il y avait un troupeau de daims dans les environs: on convint de profiter de l'occasion qui se présentait pour la première fois depuis le départ. Daniel Boon donna des ordres pour que les tentes fussent dressées, et accompagné des pionniers armés de leurs carabines, il se rendit à l'endroit indiqué. Arrivés sur le sommet de la colline, les chasseurs firent halte, et Whip-Poor-Will regardant avec précaution dans la vallée qu'elle dominait, aperçut un grand nombre de daims; les uns étaient couchés, les autres broutaient l'herbe de la prairie; quelques-uns bondissaient sur le gazon. Cependant leur vigilance n'était pas endormie, car, tandis que le reste du troupeau paissait, quelques vieux daims, les guides de la bande, faisaient sentinelle sur une hauteur; là ils étaient sur le qui vive, la tête haute et le nez au vent. A peine les chasseurs se furent-ils embusqués, que les vénérables patriarches les découvrirent, et donnèrent le signal de la fuite; il y eut descampativos général; on entendait, de loin, le craquement de leurs pattes, et le bruit des branches qui se brisaient sous leurs pas précipités; malgré leurs ramures, ils se frayaient un passage à travers les vignes, étalaient leurs belles queues en panache, et fuyaient comme le vent.

—«Ugh! nin-ga-om-pah!»—dit le Natchez en épaulant sa carabine.

—La traduction, s'il vous plaît, colonel Boon,—dit le capitaine Bonvouloir.

—Le Natchez dit que nous ne mangerons pas de venaison aujourd'hui; mais je propose de continuer la chasse.

—Tous les sauvages firent entendre le «ohé» approbateur, et plus d'un pionnier de bon appétit appuya la motion. Les chasseurs se mirent en marche en se tenant sous le vent, de peur que l'air teinté ne trahît leur approche; ils suivirent les traces des daims, marquées par la destruction de tout ce qui avait embarrassé leur passage: les jeunes bouleaux étaient brisés comme de menues broussailles. On fit une halte de quelques instants; Whip-Poor-Will inspecta l'amorce de sa carabine, et avec cet instinct sûr des sauvages, il conduisit les pionniers, tantôt sur le sommet des collines, tantôt dans le fond des vallons, leur montrant de temps en temps, dans le lointain, les animaux sauvages qui s'élançaient dans l'immense prairie; ils fuient d'abord, puis s'arrêtent, hument l'air, et fixent les audacieux chasseurs qui troublent leurs retraites. Après un quart d'heure de marche, le Natchez fit signe à ceux qui le suivaient de s'arrêter; il avait aperçu un daim paissant à l'ombre d'un bouleau. Daniel Boon recommanda au capitaine Bonvouloir et au docteur Wilhem, de faire un long circuit, afin qu'ils eussent, au moins, la chance de décharger leurs armes, si le Natchez venait à manquer son coup.

—Un sauvage manquer son coup!—s'écria le capitaine,—je ne sache pas que pareille chose soit jamais arrivée. Docteur Wilhem, la fortune conduit merveilleusement nos affaires; regardez, voilà devant nous au moins trente daims, auxquels je pense livrer bataille, et ôter la vie à tous, tant qu'ils sont. C'est prise de bonne guerre.

—Peste! vous faites bon marché de la vie de ces pauvres bêtes, capitaine;—dit Daniel Boon—c'est le serment de l'illustre hidalgo de la Manche; mais préparez vos armes: n'oubliez pas vos couteaux.