Le marin et son ami, le docteur allemand, s'embusquèrent convenablement; le Natchez Whip-Poor-Will, se mit à ramper dans les buissons comme une panthère qui va s'élancer sur sa proie; protégé par une petite inégalité de terrain, il put s'approcher jusqu'à une portée de fusil de l'animal; plusieurs autres daims paissaient non loin de là. Les pionniers allemands, restés auprès de Daniel Boon; ne perdaient pas le Natchez de vue; ils ne comprenaient rien à cette manœuvre, entièrement nouvelle pour eux; le vieux pionnier la leur expliquait de son mieux.
—Chut! pas si haut, Herr Obermann—dit-il au gros Alsacien qui le questionnait sur l'extrême finesse de l'ouïe chez les animaux;—Notre ami le Natchez, ne tire point, parce que le daim est sur ses gardes; ceux qui paissaient à l'écart se sont rassemblés; ils hument l'air; voyez, le daim a découvert le Natchez… il dresse les oreilles, fait plusieurs bonds comme pour essayer ses forces, s'arrête de nouveau et fixe le chasseur… allons donc, Whip-Poor-Will, il va…
Au moment où Daniel Boon allait prononcer le mot fuir, le coup part; le daim fait plusieurs bonds, en répandant du sang, et tombe mort; l'adroit sauvage pousse un cri de triomphe; les daims, effrayés, se dirigent du côté où les deux pionniers sont embusqués. Le capitaine Bonvouloir fait feu sur le guide, l'atteint à la patte, et se met à la poursuite de l'animal qui fait de vigoureux efforts pour s'échapper; mais se sentant pressé de trop près, il se retourne furieux et fond sur le capitaine qui, avec l'adresse d'un torrero, esquive le coup, saisit l'animal par les cornes, et lui plonge son couteau dans le côté; le Natchez pousse un second whoop, (cri de triomphe) en voyant le chevreuil tomber aux pieds du marin.
On chargea les daims sur les épaules de deux vigoureux sauvages, et les pionniers les conduisirent, comme des dépouilles opimes, au campement. Le capitaine ne cessait de parler de son fameux coup.
—Oh le magnifique animal!—S'écriait-il à chaque instant.—Colonel Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis pris pour lui introduire le couteau entre la première et la deuxième côte?…
—Oui, capitaine; répondit Boon.
—Jamais torrero de Séville ne fit la chose aussi habilement,—continua le marin;—il y a bonne prise sur un taureau, mais sur un daim!… Colonel, il faut en convenir, c'est un coup de maître…
Le daim abonde dans les forêts de l'Amérique septentrionale. Les Indiens de la nouvelle Angleterre le trappaient, mais le plus souvent ils le perçaient de leurs flèches. Quand un daim était pris par les pattes, dans une trappe, il y demeurait quelquefois un jour entier, avant que les Indiens n'arrivassent. Pendant ce temps, venait un loup affamé qui l'étranglait, et privait le chasseur de la moitié de son gibier. S'il ne se dépêchait, messire loup faisait un second repas, plus copieux que le premier, et ne laissait, du daim, que la peau et les os, surtout s'il s'était fait accompagner par quelques gloutons de son espèce. Le loup est quelquefois victime de sa gourmandise, car au-dessus de la première trappe en est une autre plus lourde, qui tombe sur le voleur et l'écrase. Quelquefois plusieurs loups forment une association et donnent la chasse aux daims, qu'ils poursuivent jusqu'à ce qu'ils les aient réduits aux abois; les pauvres bêtes deviennent alors une proie facile pour leurs féroces ennemis, qui leur sautent sur la croupe et les dévorent immédiatement.
Les sauvages tuent les daims lorsque ceux-ci se disposent à traverser les lacs et les rivières; ils dirigent leurs canots sur eux, et les prennent par les oreilles sans éprouver la moindre résistance. On peut facilement apprivoiser ces animaux; nous vîmes un Indien qui possédait deux faons tellement dociles qu'ils le suivaient partout comme des chiens; quand il traversait le fleuve ils nageaient à côté de la pirogue; lorsqu'il abordait au rivage, ils folâtraient autour de lui comme des agneaux, et ne cherchaient jamais à s'évader… On chasse le daim, en été, sur le bord des rivières et des lacs; le soir, ils se retirent dans les marais pour paître les plantes aquatiques, mais surtout pour se garantir contre les piqûres des insectes qui abondent dans les forêts de l'Amérique: le chasseur s'embusque près d'un endroit que les daims fréquentent habituellement, et en tuent quelquefois six dans la même soirée. La chair de cet animal est exquise; la saveur en est due au choix des plantes dont il se nourrit. Lorsque le sauvage est tourmenté par la soif, il fait une incision dans la gorge du daim qu'il vient d'abattre, y accole la bouche, et se désaltère en buvant un bon coup du sang de l'animal: s'il a faim, il lui ouvre le côté, en déchire les chairs encore palpitantes, et les dévore. Les Indiens mangent quelquefois la chair du daim sans aucune préparation culinaire; elle leur paraît plus succulente en cet état que lorsqu'elle a été rôtie au feu.
Le daim a l'ouïe fine, et l'odorat bien exercé; le chasseur l'approche toujours sous le vent. Des bandes de plusieurs centaines rôdent dans les plaines voisines des rivières; ils sont conduits aux pâturages par un mâle d'une grosseur extraordinaire qui est le guide et le protecteur du troupeau; si celui-ci fait face à l'ennemi, les autres tiennent bon, et ne l'abandonnent pas.