Les sauvages qui habitent les bords des lacs du Nord, ont une manière toute particulière de prendre les daims: plusieurs chasseurs s'embarquent, le soir, sur un canot et gagnent le large; à la proue de la pirogue on place des torches qui projettent une lumière brillante sur l'eau. Le daim timide se rend sur les bords du lac pour se désaltérer et paître les plantes aquatiques; il broute à la lueur du perfide flambeau qui s'approche graduellement, jusqu'à ce que les Indiens ne soient plus qu'à une faible distance; alors une balle étend l'animal sur la rive. Les sauvages ont deux saisons de chasse, l'été et l'hiver. Les fauves ne se trouvant que dans les régions froides et solitaires du Nord, pour y parvenir, ils sont obligés d'entreprendre de longs et pénibles voyages en remontant les rivières, qui, pour la plupart, ne sont qu'une suite de chutes, de rapides et de portages: mais comme il est impossible aux trappeurs de se munir de provisions à cause de la faiblesse de leurs canots, ils sont obligés de s'arrêter souvent pour chasser. Ces pêches et ces chasses ne sont pas toujours heureuses, et ils sont alors exposés à des privations auxquelles ils succombent quelquefois. Ils arrivent enfin au pays de chasse, et, après avoir construit leurs wigwhams, ils tendent leurs piéges; plus la saison est rigoureuse, plus la chasse est productive. C'est au milieu des neiges, des climats glacés, que ces hommes, légèrement vêtus, passent trois à quatre mois exposés à des fatigues dont on ne peut se faire une idée, à moins de les avoir partagées. Un novice, rempli de toute la confiance qu'inspire la jeunesse, voulut suivre une compagnie de Canadiens dans les pays d'en haut; il fallut deux mois de soins, de repos, et un régime des plus fortifiants pour le remettre de ses fatigues, et surtout de l'abstinence à laquelle il avait été exposé pendant cette longue et sévère épreuve; il n'en devint pas moins le plus habile trappeur de l'Ouest…
LE BIVOUAC.
(Ce chapitre est dédié à M. Onile BOURGEAT.)
Cet homme ne parle pas la même langue que toi, et le narrateur qui lui sert d'interprète, est forcé d'altérer le beau abrupte, le ton original, et l'abondance poétique de son texte pour te communiquer ses pensées.
(George Sand.)
Tiens, cyclope, bois ce vin, puisque tu manges de la chair humaine.
Ainsi donc, découvre ta poitrine.
(Marchand de Venise.)
Sur ma tombe, où m'attend l'oubli de tous les maux,
Que l'arbre du désert incline ses rameaux!
Que le plaintif Whip-Poor-Will, la nuit fasse entendre
Le monotone écho de son chant triste et tendre!
Que sur ce tertre nu, sans funéraire croix,
Le chasseur indien se repose parfois,
Et sans respect aucun pour ma cendre, qu'il foule,
Sommeille, insoucieux de l'heure qui s'écoule.
(Les Meschacébéennes, poésies par M. Dominique Rouquette, Américain.)
CHAPITRE VI.
Les pionniers avaient choisi, pour leur campement, un lieu qui, en cas d'attaque, pût offrir quelque avantage pour la défense. La rivière coulait entre deux collines élevées, et présentait successivement toutes les phases capables d'enchanter le voyageur: doux murmure des eaux, surface unie comme le cristal, courant intercepté par le rétrécissement subit des rochers, sourd mugissement des chutes et des cascades, rien, en un mot, de plus varié que son cours, que ses rives ombragées d'arbres de toute espèce.
La nuit approche; les collines, teintes des couleurs pourprées du soir, se confondent à l'horizon, et se perdent dans un lointain obscur; les rochers, couverts d'une mousse grisâtre, ressemblent à des créneaux éclairés par le reflet de la lune. Les pionniers préparaient leur souper; les feux, déjà allumés, éclairaient les bois, et jetaient une lueur rougeâtre sur un groupe de sauvages immobiles comme des statues: c'était un tableau digne du plus grand peintre. Assis avec eux près du feu, les Européens écoutaient leurs histoires; il y a un certain charme à connaître la manière de penser et de sentir d'un peuple, dont les habitudes diffèrent tant des nôtres. L'air attentif des guerriers, qui semblaient dévorer les paroles du conteur, la vivacité, les gesticulations de celui-ci, et, pour nos voyageurs, l'idée qu'ils avaient devant les yeux les héros de ces aventures, toutes ces circonstances concouraient puissamment à augmenter l'effet des récits: beaucoup de citadins échangeraient alors, volontiers, les connaissances qui font leur orgueil, pour les membres endurcis du Backwoodsman, ou pour la sagacité du sauvage; rien, en effet, ne présente un contraste plus frappant que l'Indien étonné que nous voyons quelquefois dans nos villes, entouré de mille objets nouveaux pour lui, et le même homme au milieu des bois, où ses facultés naturelles suffisent à toutes les situations qui peuvent s'offrir. Les pionniers admiraient les attitudes aisées et gracieuses, les manières simples et engageantes de ces enfants des forêts, et ils s'étonnaient qu'ils pussent être cruels…
Le souper auquel nous convions nos lecteurs, n'est qu'un à tous les jours, comme dirait le bon Montaigne; l'hygiène proscrit les mets somptueux, et pour nous disculper entièrement, nous invoquerons l'autorité du général Washington; il avoue lui-même que la vie des camps est, et doit être parcimonieuse. On nous saura peut-être gré d'insérer ici la lettre qu'il écrivit au docteur Cochrane, chirurgien en chef de l'armée, pour l'inviter à dîner avec lui, au quartier-général. Elle donne une idée de sa manière de vivre, et témoigne qu'il pouvait se montrer enjoué, même lorsqu'il était accablé des soucis publics: